Une critique de l’histoire politique

 

L’historiographie politique occidentale a connu un renouveau massif dans les années 70. Pour autant la vieille histoire politique, avec ses grands hommes et sa providence bien réglée, conserve sa marque sur nos manières d’envisager la politique. Revenons sur le caractère exclusif de cette conception dépassée de l’histoire.

 

Quelle a été la première question politique ? J’entends par là, quel problème a nécessité que, pour la première fois, les hommes organisés en communauté ont été forcés de traiter ensemble un problème que ne tenait pas de leur seule survie ?

 

Revenons un peu avant dans l’histoire de l’humanité — deux ou trois millions d’années, guère plus. Figurons-nous ces hommes qui chassent, cueillent, tannent les peaux etc, selon leurs rôles. Le travail est divisé, pour être plus efficace (le taylorisme de l’âge de pierre), sans que cela ne divise la société en « classes » distincte ; nous y reviendrons. Pourtant, cette division sociale du travail ne suffit pas toujours : il arrive qu’il n’y ait pas assez à manger et, comme on disait alors : « faute de grives on mange des gens ». En effet, dans nos sociétés préhistoriques, nous sommes anthropophages et, quant il le faut, les plus forts mangent les plus faibles.

 

Au fil des siècles, l’homme développe sa force productive : les plantes sont domestiquées, on apprend l’élevage, les outils gagnent en efficacité… Jusqu’à ce jour miraculeux, où les forces productives d’une société ont atteint un tel point que, non seulement personne n’a besoin d’être mangé, mais il est possible de produire plus que nécessaire pour survivre. Autrement dit, après que tout le monde soit rassasié, il reste encore de la production en surplus. Cette production excédentaire, il faut l’engranger, la compter, mais surtout la répartir. Mais c’est un problème neuf : à qui revient elle de droit ? La réponse tombe sous le sens : sans système de loi, sans tribunaux ni force armée, tout le droit se résume à une seule loi, celle du plus fort. Et voici le premier grand tournant de l’histoire de l’humanité : plutôt que de manger les plus faibles, les plus forts (en armes, en nombre ou en organisation peu importe) voient qu’il leur est plus avantageux de les faire travailler, puisque désormais le travail d’un homme produit plus qu’il n’est suffisant pour le nourrir. Les repas de secours deviennent main-d’œuvre. Et nous y voilà : les premières sociétés prennent forme et, en même temps que les premières civilisations, sortent de terre les pyramides, les temples, les palais ; autant de merveilles permises par ce nouveau régime de production : l’esclavage et tous les modes de productions qui lui succèderont, également fondés sur la capacité de l’homme à produire plus que ce qui est strictement nécessaire à la satisfaction de ses besoins vitaux (après l’esclavage le féodalisme, suivi de notre bon vieux capitalisme).

 

Revenons au présent, et à notre question d’ailleurs très actuelle : quelle fut la première question politique ? Nous venons de la voir passer. En fait, elle a été rapidement balayée. La première question politique s’est posée avec la possibilité du surproduit. La première question politique, avant toutes les autres, était la question de cette possibilité — car cela n’a jamais été nécessaire — de produire plus que nécessaire. Et cette question, qui n’a probablement jamais été clairement formulée mais bel et bien posée, est double ; posons ce double problème ainsi : Après avoir produit suffisamment, il nous reste du temps dans la journée. Ce temps, devons nous l’occuper à produire plus et, si oui, que faire du surplus produit ?

 

Le voilà, le double problème politique. Dans nos sociétés « civilisées », la réponse va de soi : bien sûr qu’il faut un surplus productif, sinon pas d’économie de marché ! D’accord, et à qui revient la production ? Ici la réponse varie selon les lieux et les époques : tantôt au maître, tantôt au seigneur, tantôt au capitaliste.

 

Voilà la manière dont la question fut traitée dans nos sociétés. Par la force des choses, nos sociétés se sont engagées dans la voie du productivisme et, par la force des forts, la production leur est revenue. Toutes les lois édictées par eux depuis ont pour seule raison d’être de consacrer cet état de fait par le droit.

 

Que la société ait pris cette voie est un fait qui n’est pas discuté. Ce qui l’est, ce sont les causes, qui ne sont pas ici notre objet, et les conséquences, dont une seule ici attire notre attention : l’exclusion totale ou partielle de la majorité des membres de ces sociétés de l’espace politique, à savoir la classe laborieuse. Ouvrons La Politique d’Aristote à une page quelconque, par exemple, le début du troisième livre. Aristote s’interroge sur la nature de la Cité, il s’interroge donc sur son unité constitutive : le citoyen. C’est donc sur la définition grecque du citoyen que repose la réflexion politique d’Aristote. C’est donc en excluant la majorité des membres de la société, les esclaves et les femmes, qu’Aristote commence sa conception de la politique. Il n’est ni le premier, ni le dernier. L’histoire politique de l’Ancien régime en France est celle des nobles, pour ne citer que cet exemple. En bref, dans nos sociétés de classe, la classe dominante tend à exclure la classe productive du champ de la décision politique. Sage tendance, qui la préserve de fâcheux problèmes. Lorsque les masses, en 1917, surgirent dans le champ politique, bien peu consciente de l’ampleur à venir des événements, la conséquence fut la chute des Romanov ; conséquence non négligeable donc.

 

Je n’aborderai pas ici les questions relatives à la manière précise dont les classes laborieuses successives ont été systématiquement chassées du champ politique. Pour ceux qui objecteraient, et objecteront, que la société de classe et le productivisme qui la cause sont des fatalités, je les renvoie à l’exemple précis mais éloquent des tribus indiennes paraguayennes, exemples vivants de sociétés qui ne se sont jamais engagées dans la voie du productivisme, et troquent le temps de production excédentaire contre du temps de loisir.

 

Qu’en retirer pour le socialisme ? Simplement ce qu’en ont conclu tous nos prédécesseurs, par d’autres voies mais en des termes similaires : la classe qui produit, par manque de temps et pression de la classe dominante, est silencieuse sur le terrain politique. Redonner confiance aux travailleurs, éveiller leur conscience de classe, tout mettre en œuvre pour faire jaillir les masses sur le champ politique, où leur destin se joue : voilà le vrai travail du socialiste. Par-delà les querelles de surface, il n’a, en fin de compte, jamais été question d’autre chose.

 

1. Rappelons que la citoyenneté grecque exclue les métèques, les esclaves et les femmes.                                              

2. Je fais ici référence aux analyses pertinentes de Pierre Clastres, dans son ouvrage La société contre l’État.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *