Un compte-rendu de Douze hommes en colère, par C. Mogenot

Capucine Mogenot, khâgneuse endurcie et critique en herbe, nous propose un compte-rendu de Douze hommes en colère, une mise en scène de Charles Tordjman au Théâtre Hébertot.

Pari audacieux de mettre en scène la pièce de Reginald Rose créée en 1954 et universellement associée au film de Sidney Lumet et à Henry Fonda (1957). Pari apparemment réussi pourtant sur le boulevard des Batignolles au théâtre Hébertot.

La scène est petite, le décor minimaliste. Une ouverture sur le mur du fond qui sert de fenêtre par laquelle le spectateur devinera l’orage. Dans l’angle, la porte imaginée qui permet les rares interactions entre le jury et l’extérieur. Au premier-plan un banc de marbre sur lequel les convoqués prennent place dans l’ordre qui lui a été attribué. La scène ouverte au centre. Ce minimalisme froid laisse toute la place à la justice – et surtout à la parole qui joue toujours un rôle au théâtre mais sur laquelle cette pièce repose peut-être davantage que toute autre. En effet, aucun évènement ne vient troubler de l’extérieur les douze hommes enfermés dans la prétendue salle de délibération. Et pourtant les preuves accablantes sont progressivement réévaluées par des démonstrations qui tentent de prouver la seule chose qui peut – qui doit – faire hésiter à condamner un homme : l’existence d’un doute légitime.

La pièce trouve un écho dans les débats autour de la peine de mort. Dans les années 1940, l’état du Michigan est le premier à interdire complétement la peine de mort, après que la Pennsylvanie l’ait restreinte aux affaires de meurtres. Entre 1950 et 1959 ont lieu plus de 700 exécutions – avec l’approbation du président Eisenhower -, chiffre qui ne fera que diminuer par la suite. Le courant de pensée anti peine de mort dominant n’y est d’ailleurs pas fondamentalement opposé. En effet, le débat tient plutôt au reproche d’une utilisation abusive de la peine de mort dans le cas de certains délits, comme le vol. En choisissant un meurtre, et même un parricide, Rose s’inscrit donc dans une argumentation absolument radicale. Autre argument en faveur de l’universalité du plaidoyer, l’état dans lequel se situe la pièce n’est jamais précisé ; la demi-mesure, le compromis est impossible dans ce combat. Pour autant, il s’inscrit bien dans la lutte plus « américaine » contre la peine de mort, puisque contrairement aux européens qui accentue l’aspect moral en montrant l’infamie de l’acte, il s’agit davantage de cibler les possibles défaillances du système judiciaire. 

Petit à petit, l’affaire qui a réuni les douze hommes dans cette pièce s’éclaircit. A 16 ans, un jeune d’un milieu où ils sont « tous pourris », il s’agit d’« eux » contre nous pour le juré n°6 – libre à nous d’imaginer le milieu en question – , est accusé d’avoir tué son père. Faut-il l’envoyer sur la chaise électrique ? Le juré n°4 se flatte d’une démocratie où la justice appelle des citoyens dépourvus de tout intérêt pour l’affaire à trancher. Pourtant, toute la pièce démontre que tous ces citoyens ont justement un intérêt très personnel qui prend sans cesse le pas sur le jugement froid et objectif que requiert d’eux le système judiciaire – parce qu’ils sont humains et non justice, sans doute.

Le mécanisme de l’argumentation s’enclenche alors. Si cela peut sembler sec à première vue, les passions humaines prennent le pas sur le raisonnement, et la tension croissante empêche toute perte d’intérêt. Dès lors, et sans dévoiler le dénouement, cette pièce devient au-delà d’un plaidoyer contre la peine de mort, elle s’impose surtout comme une plaidoirie en faveur de l’humanité.

Capucine Mogenot

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