Sur les événements des dernières semaines : la crise des gilets jaunes

La France bouillonne. Elle a retrouvé, depuis quelques semaines, l’éclat et la fulgurance des grands mouvements qui, à l’œil novice ou étranger, la fait paraître un creuset toujours prêt à éclater, à se mettre en grève, à renverser ses dieux et ses maîtres, à décapiter ses rois, ou simplement, à grogner « pour la forme. » Et avec ça, elle a retrouvé les réflexes qui accompagnent toujours ces poussées de fièvres.

Que n’entend-t-on pas dire sur les gilets jaunes. Ce serait un moment inédit. Ou simplement la dernière attaque de cette « insurrectionite » française.  Ce serait une expression de la résilience absolue au changement. Ou alors, le changement tant attendu. Ce serait un mouvement violent. Ou bien un mouvement victime de la radicalisation des temps. Ce serait l’objet d’une instrumentalisation politique. Ou encore un complot. Rien, depuis près d’un mois, qui n’a été dit, commenté, écrit, prophétisé. Et pourtant, il y a encore tant à écrire.

Le débat, ou plutôt les débats qui agitent la France ces derniers jours ont soulevé énormément de tensions et de questions, et nous avons eu peu, si peu, d’analyses. Pas l’analyse objective, scientifique, qui demande du temps et du recul. Dans un moment de crise comme celui que semble traverser la France, il faut une analyse politique. Et cette analyse, elle ne peut être que transversale, répondre au moment en redonnant du sens, un temps long, une analyse contextualisée, plus nuancée que sur les plateaux télés. Parce qu’au-delà du besoin de « répondre à l’urgence » il y a une urgence peut-être plus grande encore, celle de donner du sens.

Le 8 mai 1969, confronté à l’émergence d’une crise que, comme beaucoup de nous aujourd’hui, il a senti venir sans la voir, François Mitterrand ouvrait un réquisitoire total contre le pouvoir gaulliste par une question simple :

« Mais comment ne pas poser toutes les questions à la fois ? »

La question fiscale

La première question, c’est sans doute l’origine. D’où vient-elle cette révolte spontanée qui est venue dérailler magistralement, sans aucun signe annonciateur ou presque, la mécanique que tout voulait bien huilée du pouvoir macroniste après 18 mois où il avait écrasé les syndicats, domptés les étudiants, éparpillé les opposants ? D’abord, avant tout, de la question fiscale.

Il serait faux de blâmer Rastignac pour des erreurs dont la dynamique a été engagée il y a dix ans, voire plus. Il faut dépasser la tentation de la politique d’opposition à la petite semelle et concéder à la Macronie qu’elle n’a pas créé le problème, sauf à faire comme si les bonnets rouges n’avaient pas précédé les gilets jaunes. Mais il serait tout aussi faux de résumer la situation avec la sentence très « nous payons les conséquences des politiques des dix dernières années. »

En vérité nous atteignons actuellement les limites les plus extrêmes du consentement à l’impôt. Mais le « ras-le-bol fiscal » qui s’exprime n’est pas le fruit d’un simple refus pur et simple de la taxation, même s’il s’exprime chez certains gilets jaunes. En y regardant de près, on voit émerger une revendication d’une justice fiscale considérée comme disparue, avec des appels à rétablir l’ISF, à imposer plus justement les entreprises, y compris celles du numérique, et couper les subventions folles que certaines touchent au nom de la lutte pour un emploi qui ne revient pas ; à combattre l’évasion fiscale ; à préserver le pouvoir d’achat ; à reporter le poids des taxes à la consommation, inégalitaires, vers l’imposition progressive.

Ce que ces revendications-là disent, c’est l’histoire d’un pays où le sentiment de justice fiscale, au cœur des mécaniques de consentement, a presque disparu parmi les classes populaire et moyenne. Et c’est là que nous payons bel et bien les pots cassés de ces dix-huit derniers mois : fin de l’ISF, flat-tax sur les produits du capital, diminution drastique des moyens (et donc, ironiquement, des revenus) de la lutte contre la fraude fiscale, cadeaux aux traders de la City, pourtant souvent les mêmes qui avaient précipité la crise de 2008, hausse des taxes profondément inégalitaires sur le carburant, gouvernement qui se félicite à l’idée de faire gagner en pouvoir d’achat à une famille de 5 personnes, en un an, ce qu’il fait gagner en un jour à un cadre supérieur. L’image du président des riches est déjà assez collante et difficile à porter comme ça, il fallait encore qu’Emmanuel Macron décide de la revendiquer au sortir d’un quinquennat qui a demandé énormément d’efforts aux Français et à un moment où, partout sur le  territoire, la pression sur les services publics et les collectivités locales qui, bien souvent, en portent les restes à bout de bras, a atteint sa gauge maximale.

En ce sens, les gilets jaunes sont bien les fruits de l’erreur macroniste, et d’elle seule : en faisant le choix de répondre aux attentes de soulagement fiscal, de redistribution et de justice par une explosion des inégalités face à l’impôt au profit des plus riches, conçue et exécutée comme une affaire idéologique, il a créé lui-même les fruits de la contestation sociale qui aujourd’hui met à mal son pouvoir. Avocat d’un « dégagisme des élites » durant la campagne de 2017, il a finalement, consciemment ou pas, décidé de ne pas être le remplaçant de l’ancien monde, mais d’en être la dernière incarnation, essentialisée, radicalisée au possible. Il n’est comptable de rien, mais il perpétue et aggrave tout, et c’est son choix, et son choix seul, qui fait déborder le vase.

La question de la violence

La tension originelle est donc fiscale. Surtout, le fait marquant qui a installé les gilets jaunes dans l’opinion, et notamment auprès des grands médias internationaux, c’est qu’elle s’est rapidement exprimée violemment, après à peine deux semaines. Cette violence, aujourd’hui, c’est le premier sujet de discussion lorsque le débat porte sur les gilets jaunes. Et comme parler des gilets jaunes est devenu, dans le contexte, parler politique, la France entière se retrouve à parler violence dès qu’il est question de politique.

Cette assimilation de la violence à la politique n’est pas nouvelle, mais elle atteint, avec le mouvement actuel, une forme de totalité inquiétante, parce qu’elle dit bien, aussi, à quel point notre vie politique, au quotidien, a intégré la violence comme un outil utilisé de plus en plus systématiquement.

On pourrait discuter plus avant de ce processus de montée aux extrêmes dans la société politique et de ses implications sur l’avenir de notre démocratie. Mais il serait faux de croire que cette brutalisation est exclusive au champ politique. Au contraire, elle est la manifestation d’une brutalisation de la société dans son ensemble qui prend plusieurs formes.

C’est d’abord la brutalisation liée à l’insécurité : nous avons beau vivre dans le monde le plus sûr de l’histoire, un monde où les taux de mortalité, d’homicide, de violences physiques, tels qu’ils étaient calculés jusqu’aux années 60, n’ont jamais été aussi faibles qu’ils le sont désormais, l’hyper-médiatisation des faits divers, et surtout l’entrée de tout un tas de formes de violences autrefois ignorées voire acceptées dans la liste des violences désormais inacceptables dans notre société ont contribué à développer un sentiment d’insécurité face à une violence vue comme importante, non pas tant par sa radicalité que par sa fréquence.

C’est ensuite une autre forme de brutalisation, rampante elle, invisible et pourtant peut-être bien plus réelle, la brutalisation économique. Dans une société où cohabitent le chômage de masse, l’extrême pauvreté, le travail forcé, les richesses extravagantes, le luxe des Champs-Elysées, les plans sociaux, les placardages, le chômage des seniors… la violence est omniprésente. Il est impossible de comprendre d’où viennent les gilets jaunes (et de fait, de les comprendre) si on ne comprend pas ou qu’on ne perçoit pas (et c’est si vite arrivé, depuis nos tours d’ivoire parisiennes) la violence qui sous-tend tous les rapports de force économiques en France, dans le monde occidental et même au-delà. Quand certains enchaînent des CDD payés moins que le SMIC pour gagner difficilement de quoi subvenir à leur besoins, se retrouvant en fin de mois avec un reste à vivre ridicule, alors que d’autre, parfois de l’autre côté de la ville, parfois de l’autre côté de la rue, parfois même simplement trois étages en-dessous, ont un salaire à six chiffres, il n’y a pas qu’une question d’injustice sociale, il y a aussi une brutalité systématique dans chaque aspect de la vie quotidienne, qui s’exprime par les différences visibles, mais aussi par les comportements, de l’oreille sourde à celui qui sollicite une aumône au mot blessant d’assisté, que certains manient comme une pelle à tarte, soucieux, pour une fois, de servir tout le monde.

Léon Blum écrivait, en 1920 « De quoi est né le socialisme ? De la révolte de tous ces sentiments blessés par la vie, méconnus par la société. Le socialisme est né de la conscience de l’égalité humaine, alors que la société où nous vivons est toute entière fondée sur le privilège. Il est né de la compassion et de la colère que suscitent en tout cœur honnête ces spectacles intolérables : la misère, le chômage, le froid, la faim, alors que la terre, comme l’a dit un poète, produit assez de pain pour nourrir tous les enfants des hommes, alors que la subsistance et le bien-être de chaque créature vivante devraient être assurés par son travail, alors que la vie de chaque homme devrait être garantie par tous les autres. Il est né du contraste, à la fois scandaleux et désolant, entre le faste des uns et le dénuement des autres, entre le labeur accablant et la paresse insolente. Il n’est pas, comme on l’a dit tant de fois, le produit de l’envie, qui est le plus bas des mobiles humains, mais de la justice et de la pitié, qui sont les plus nobles. »

On pourrait blâmer la gauche, et notamment la gauche socialiste, pour avoir abandonné la rhétorique de lutte des classes, en ce qu’elle traduisait de façon radicale et marquante en prose la réalité tragique de ce que la société capitaliste a d’humiliant par sa violence et sa déshumanisation. Nous pouvons surtout nous blâmer nous-mêmes d’avoir oublié, avec la rhétorique, la réalité des rapports de force qu’elle éclairait. Mais voilà que les gilets jaunes le rappellent directement : la violence appelle la violence.

Laissons de côté les quelques casseurs professionnels qui ont profité des manifestations du samedi pour casser ou piller ce qu’ils peuvent : ils sont là depuis bien plus longtemps que les gilets jaunes, ils seront sans doute là après. Mais comment ne pas comprendre que ceux qui, quotidiennement, sont sous les coups d’une violence morale, économique, sociale, qui ne dit pas son nom, lorsqu’un jour de manifestation l’opportunité se présente, en viennent aux mains. Par dégoût, par vengeance, par lassitude, par révolte…

Rien n’excuse la violence, entend-on beaucoup depuis deux semaines. C’est vrai. Mais beaucoup l’explique. Et si rien n’excuse vraiment la violence, alors peut-être est-il temps de cesser d’excuser les brutalités qui fondent notre société et ses inégalités. Quand la violence du licenciement et des vies qu’il détruit, la violence du mal-logement ou de la malbouffe seront condamnées aussi unanimement qu’une vitrine brisée Avenue Georges V, alors seulement les gilets jaunes n’auront plus rien à nous apprendre. Et, surement, nous n’aurons plus à les blâmer.

La question de la structuration

Enfin, il y a une autre forme de brutalisation, celle des rapports sociaux, fruit d’un individualisme grandissant et d’une destruction progressive, consciente et voulue ou non, des cellules qui fondent notre rapport aux autres. Des dizaines de pages ont été écrites sur le sujet, expliquant la désagrégation des cadres sociaux qui par l’individualisme soixante-huitard triomphant, qui par le triomphe de l’individualisme libéral dans la bataille culturelle, qui enfin par les attaques en règle sur les structures sociales, qu’il s’agisse des associations étouffées faute de fonds, des partis et syndicats morts ou mourants d’inanition, de la démocratie locale mort-née…

La vitalité des corps intermédiaires et démocratiques est essentielle à la survie d’un régime démocratique, à la conscientisation des citoyennes et des citoyens, parce qu’ils leur fournissent à la fois les moyens de développer leur vision du monde, de bâtir leurs idées, et de les exprimer. Parce qu’ils offrent aux revendications qui parcourent la société un débouché à travers des acteurs qui les structurent, les portent, mobilisent pour les arracher. Parce qu’ils font vivre des lieux de vie, physiques ou intellectuels, qu’ils dépassent les cadres, qu’ils soient familiaux, sociaux, sociétaux, salariaux. Les patrons des démocraties « illibérales, » de la Russie au Brésil, de la Hongrie à la Pologne, ne s’y trompent d’ailleurs pas, et assument leur choix de s’en prendre directement à ces corps intermédiaires.

Ici, comme sur la question fiscale, nous payons non pas tant les conséquences des dix ou vingt dernières années que le choix macronien d’incarner la continuité la plus radicale plutôt que le renouveau démocratique. Il fallait, pour casser le code du travail, assumer de vaincre, moralement, d’affaiblir presqu’à les en tuer les syndicats. Il fallait, pour créer l’école inégalitaire du XXIème siècle, assumer de matraquer la jeunesse rouge hors de Tolbiac. Il fallait, pour financer la fin de l’ISF, maintenir en anémie les collectivités locales, premières financières du réseau associatif, des infrastructures et des services publics de proximité qui allègent, faute de le supprimer, le fardeau qu’est souvent une vie périurbaine.

Mais le pari est aussi payant : le langage de défiance vis-à-vis des corps intermédiaires, matraqué de longue date, doublé de la conscience imposée de leur faiblesse, les a effectivement, pour le moment du moins, mis hors-jeu. Que reste-t-il aux gilets jaunes qui voudraient ainsi trouver, pour leurs revendications, un débouché institutionnel établi, et donc légitime ? Rien. Les courroies de transmission sont cassées, impossible de faire passer le message. Mieux, faute de pouvoir compter sur les services d’ordres des acteurs « traditionnels » des contestations (partis politiques, syndicats), la majorité, qu’il faut toujours croire modérée, des gilets jaunes se retrouve dans l’incapacité de maintenir l’ordre sur les lieux de ses manifestations parisiennes, et donc incapable de prévenir l’infiltration d’éléments violents et les débordements.

C’est cet état de fait qui permet au pouvoir de jouer de l’absence de structuration du mouvement pour choisir ses interlocuteurs ; pour éloigner les plus modérés et refuser de les recevoir ; pour écouter les plus radicaux, refuser de leur céder et les envoyer, forts de leur nouvelle légitimité (venue, elle, d’une des dernières institutions établies, la Présidence de la République).

Il y a pour les gilets jaunes un défi de taille pour surmonter l’impasse et la situation de profonde vulnérabilité où l’absence de corps intermédiaires capables de leur donner une structuration organisationnelle, intellectuelle, idéologique et de porter leurs revendications les a laissés. L’enjeu des prochains jours pour eux n’est pas sur la taille de la mobilisation ou sur sa violence, savamment alimentée par un exécutif qui joue le jeu de la tension. C’est de trouver l’interlocuteur (ce ne sera pas le gouvernement) qui saura respecter l’autonomie du mouvement, son identité, ses équilibres et sa diversité complexes tout en lui donnant corps et encadrement. Et l’enjeu, pour les syndicats et les partis, mais aussi pour les associations, c’est de savoir proposer d’être ce débouché sans tomber dans une récupération qui serait dénoncée comme politicienne. L’équation est complexe.

Au fond, tout vient du mépris

Essayer d’analyser et de comprendre le mouvement des gilets jaunes n’est pas facile, tant il est complexe dans ses causes, ses composantes, ses revendications, ses potentielles conséquences. Je n’ai fait là qu’une esquisse d’analyse. Mais je crois avoir souligné ce qui me paraît être un certain nombre de lignes de convergences dans cette analyse.

Mais il faut encore mentionner, comme en conclusion, un dernier élément, assez visible à tous ceux qui, comme moi, sont issus d’une famille de classe supérieure, disposent d’un accès internet et de plusieurs centaines d’amis sur les réseaux sociaux. J’ai nommé la déroutante incapacité de toute une partie des « classes dirigeantes » à comprendre les gilets jaunes. Pas à les rejoindre, mais à les comprendre. On aimerait croire qu’il ne s’agit là que de la communication présidentielle jouant à la perfection son cœur de cible pour désamorcer la crise auprès des élites. Mais la profondeur du malaise est telle qu’il est impossible de ne pas se dire qu’on est simplement face à une véritable surdité sociale des classes dirigeantes, qui pour beaucoup négligent simplement de comprendre ce qui s’expriment, d’en mesurer la profondeur, les enjeux, les souffrances, les espoirs, les limites aussi.

La dynamique entre gouvernés et gouvernants fonde la stabilité d’un système politique. En démocratie parlementaire, elle se doit d’être une dynamique d’échanges, de dialogue, de compréhension mutuelle, sans obligation toutefois de sympathie. Or, on voit se consommer sous nos yeux une forme de fermeture de tout échange, chaque classe sociale se réfugiant dans une imperméabilité qui semble n’appeler, pour l’une, que la souffrance ou l’affrontement, pour l’autre, que la victoire ou la disparition.

Mais au fond, tout vient du mépris.

Rémi Carton

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