Où est passée la classe?

En ces temps de mécontentement généralisé, les colères de tous bords se versent en même temps dans la rue : dans ce magma de revendications, il est difficile d’identifier lesquelles émanent de la classe ouvrière organisée. Ce sont pourtant là les bases indispensables de toute action qui se veut du travaillisme.

Ce qui a été la tâche, proprement accomplie ou non, de toutes les directions du mouvement ouvrier, c’est avant tout de distinguer ce qui est un moyen pour la classe de surgir dans le paysage politique, des épiphénomènes bruyants mais trompeurs. Une analyse politique trop rapide, trop emportée par la fièvre des évènements mène à des conclusions parfois graves; aussi, il importe de questionner plus avant les différents mouvements lorsqu’ils apparaissent, même et surtout s’ils ont l’apparence de mouvements de classe. Il est essentiel de garder à l’esprit que la présence de travailleurs en un endroit ne garantit en aucun cas le caractère de classe des évènements qui s’y produisent. Bien au contraire de tels mouvements, sous une direction criminelle, sont capables de se tourner contre la classe : c’est le danger du dégagisme à tout rompre, fruit de la confusion entre l’appareil traître et les organisations des travailleurs, qui sont partie intégrante de leurs conquêtes. La question est de la plus brûlante actualité dans cette période de crise : au cœur l’imbroglio des contestations, de formes et fondements divers, comment distinguer les tentatives de soulèvement de la classe? Voici quelques éléments de réponse.

Présence des travailleurs et présence de la classe

Nous sommes inondés de considérations sociologiques au sujet des différentes initiatives dites « populaires », au prétexte qu’elles comptent des travailleurs parmi leurs membres. Certes, ces éléments d’analyse sont juste : entre patrons et lumpens, il y a presque toujours une quantité de travailleurs suffisante pour être considérée. Une quantité, mais la classe des travailleurs n’est-elle qu’une affaire de quantité ? Il existe des églises fréquentées en quasi-totalité par des salariés: l’église catholique serait donc une direction de la classe ? Qui eût cru que le pape cachait, dans sa tiare, le programme de transition de Trotsky. Les syndicats de Pétain comptaient — de force — la plupart des travailleurs français : le caractère socialiste du régime de Vichy est encore à prouver. Le Front national est le parti comptant le plus de travailleurs dans ses partisans ; il est aussi celui qui concentre la plus grande masse de bourgeoisie croulante dans sa direction. Travailliste, le FN? Sa haine du travailleur crachée à tous les visages suffit pour réponse. La liste est interminable : inutile de mentionner les manifestations antisémites précédant la révolution de 1917, ni les travailleurs du parti gaulliste… Formulons seulement ce constat : la présence des travailleurs ne démontre en rien le caractère de classe d’une mouvance, et les considérations sociologiques aussi justes soient-elles ne suffisent pas à une analyse politique pertinente. Il est donc crucial, y compris et surtout dans les mouvements de contestation, d’identifier les initiatives de la classe parmi les nombreux épiphénomènes, qui envahissent nécessairement l’espace politique en période de crise.

Tendance au dégagisme

Cette distinction est d’autant plus inévitable dans cette période où la mode est au dégagisme à vau-l’eau. Il ne faut pas oublier que les organisations de travailleurs sont des conquêtes arrachées au prix du sang. Ce sont les bastions à défendre de la lutte de classe. Ce sont ces organisations, qui doivent être structurées et mues  d’en bas par les travailleurs eux-mêmes, qui sont une condition nécessaire à toute victoire sociale. Lorsque les gilets jaunes, sur ordre de Ruffin, investissent le site d’Orange où les salariés en luttes depuis plusieurs semaines ont déjà fait respecter une partie de leurs revendications, est un coup critique porté à la dynamique de cette initiative. Il semble que ce soit la marque de fabrique des organisations populistes et dégagiste: déjà l’an dernier, la récupération par la France insoumise de la contestation cheminote a joué plus que sa part dans la défaite des travailleurs du rail et la démoralisation générale qui s’en est immédiatement suivie. Certes, il faut distinguer l’appareil d’État, nécessaire au contrôle de la classe, des organisations authentiques des travailleurs : cette distinction ne peut être opérée que sur la base de ce questionnement : qui est à l’initiative, et quels sont les intérêts défendus ? C’est la clairvoyance des intérêts ouvrier qui permet de distinguer ses mouvements propres.

La classe est partout et ne cherche qu’à surgir

Mais alors, dans ce méli-mélo populiste, dégagiste, flirtant parfois avec la bourgeoisie et le fascisme , qui sont deux médaillons rouillés d’une même chaîne, parmi les contestations magmatiques qui fond les quelques revendications, toutes légitimes mais isolées, des travailleurs, où est la classe consciente d’elle même ? Elle est partout où les travailleurs cherchent à s’organiser. La tâche de toute structure travailliste, et par extension de tout militant ouvrier, est, nous l’avons dit , de détecter et pousser vers l’avant toute tentative d’organisation des travailleurs.

Les comités : une des formes de structure choisie par la classe

Hormis les milliers de grèves qui éclatent en France depuis quelques temps, la structure qui apparait convenir à la classe actuelle semble celle des comités. Comités de grèves, comités politiques et même comités de jeunes, communiquant entre eux, la classe ouvrière semble avoir choisi ce moyen, parmi d’autres, de s’exprimer et de s’organiser. Si c’est cette forme de conseillisme qui est privilégiée, alors il faut l’exciter: une fois n’est pas coutume, pourquoi ne pas relire Arendt et les communistes de gauche, qui, s’ils se méprennent sur la manière dont le classe se structure, s’intéressent à cette forme d’organisation ? De toutes les manières, il est central de se pencher sur cette formation en comités; et, pour qui veut voir surgir la classe, de l’alimenter.

Jérémie Daire

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