L’orientation sexuelle

Crédits : Ulysse Guttmann-Faure

Nombre d’associations, de syndicats et d’autres organisations revendiquent leur soutien fort et incontesté à la communauté LGBT (plus précisément LGBTQIA). Peut-être est-ce la preuve que notre société subit une transformation puissante au niveau de l’identité de ses membres. La communauté bénéficie d’une très forte visibilité et d’une protection d’autant plus importante chaque jour, ce qui est dû aux nombreuses attaques survenues contre ces mêmes personnes comme, par exemple, à Orlando en juin 2016.

L’identité de ladite communauté s’est précisée au cours des dernières années, comme le signe d’une société en progrès, où les identités sexuelles s’assument et les individus se libèrent progressivement du joug de la très fameuse société. Mais qu’en serait-il, si les individus qui s’identifient généralement comme “homo” ou “hétéro” ne seraient que forcés à se placer dans une telle catégorie par leur environnement ? Les conséquences ne seraient pas des moindres.

Ce que montre la croissance de cette communauté, nous n’aurons malheureusement pas le temps de l’étudier tout de suite, ne serait-ce que parce que je ne possède pas d’explication satisfaisante. Cela dit, rien ne nous empêche de voir comment s’est progressivement construit le mythe « homosexuel », puis LGBT et à présent LGBTQIA. Ces termes, originellement instruments de la morale monothéiste (plutôt catholique dans notre pays), sont à présent synonymes d’un groupe de contestation du modèle traditionnel social.

Quelles origines ?

Faute de pouvoir remonter plus loin dans notre histoire, contentons-nous de l’Antiquité gréco-romaine, qui nous donne déjà un bon point de départ pour notre réflexion. La place des individus qui voulaient avoir des relations sexuelles avec d’autres individus du même sexe n’existe pas ou très peu, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’identité homosexuelle à proprement parler, de même qu’il n’y a pas d’identité hétérosexuelle. Les deux civilisations que nous connaissons le mieux, qui sont les civilisations hellénistique et romaine, laissent derrière elles un nombre d’écrits époustouflants qui parlent de relations homosexuelles, principalement les écrits grecs. En Grèce Antique, le modèle social est pourtant un modèle on ne peut plus traditionaliste, où les hommes se marient avec des femmes pour avoir une descendance (voir pour preuve les comédies d’Aristophane où il est des exemples de femmes non-mariées raillées par l’auteur lui-même). Qu’en est-il alors des relations d’homme à homme ? La doxa grecque commune voulait en effet que l’amour véritable ne pût exister qu’entre deux hommes. Il était en effet parfaitement normal d’avoir des relations homosexuelles hors mariage. Un exemple assez flagrant serait, par excellence, celui d’Achille et Patrocle dans l’Iliade, sujet qui a passionné maints spécialistes, où l’on ne sait s’il s’agissait d’une amitié fusionnelle ou d’un amour passionné.

Dans la Rome Antique en revanche, cette idée est moins partagée : les Romains parlent de l’amour comme d’un sentiment général et commun à tous les êtres humains. Beaucoup de poètes tels que Virgile — qui chante dans son Énéide les amours d’Énée et Didon, et ceux du berger Corydon et du bel Alexis dans ses Géorgiques — chantent de la même façon l’amour pour les femmes que l’amour pour les hommes, sans distinction (du moment qu’il s’agit d’hommes virils, les femmes n’entrant pas dans le champ des considérations de l’époque). L’un et l’autre sont équivalents.

Ces deux exemples de la Grèce et de la Rome Antique sont radicalement opposés à notre modèle social, puisqu’ils admettent et encouragent même les relations homosexuelles en les louant abondamment. D’ailleurs, dans l’Antiquité, l’appellation d’ « homosexuel » n’existait pas, pas plus que celle d’« hétérosexuel ». Plus qu’un manque de terme, c’est le concept qui manque. Les Grecs et les Romains ne distinguaient probablement pas les deux comportements, ou du moins très faiblement.

Plus tard, l’arrivée du christianisme n’a pas radicalement changé les comportements. Elle a implanté de nouveaux concepts, qui, mille ans plus tard, ont abouti à la création de notre société. Intéressons-nous donc à ces nouveaux concepts.

Le monothéisme

Nous savons tous que, parmi les règles très strictes de la morale chrétienne, dont le saint constitue le modèle par excellence, il existe un exemple très pur et très originel de l’amour. L’amour, dans la morale chrétienne, est l’union devant Dieu d’un homme et d’une femme. Bien sûr, les mariages d’amour n’étaient que peu la règle et ce n’est qu’au cours du XXème siècle que le mariage arrangé a été remplacé par le mariage dit d’amour. Toujours est-il, qu’en termes stricts de morale (ce qui n’empêchait pas les chrétiens de ne pas la suivre), l’Église bannit définitivement les relations extra-conjugales de la morale européenne. L’amour homosexuel, qui ne pouvait légitimement concerner qu’un homme et une femme, et non deux individus du même sexe, a dès lors été considéré comme une atteinte à ce principe fondamental du christianisme : chaque chose doit servir à ce pour quoi le bon Dieu l’a faite. L’utilisation du sexe dans le seul but du plaisir, c’est péché.

Pour satisfaire ces exigences de morale, il a fallu inventer une police : l’Inquisition est née aux XIIème et XIIIème siècles de notre ère. Elle avait pour mission de chasser les potentielles “déviances” (en réalité très nombreuses). C’est ainsi que le “sodomite”, un héritier, en quelque sorte, des habitants de Sodome, la ville rasée par Dieu dans l’Ancien Testament, était puni de mort. La figure du sodomite est née, pour stigmatiser ce genre de pratiques : les personnes qui n’utilisent pas leur sexe comme elles devraient.

Avec les siècles pendant lesquels le christianisme en général a eu une influence profonde sur nos sociétés, la morale chrétienne s’est durablement implantée, à tel point que la « sodomie » d’antan, transformée au fil des siècles en “homosexualité” était qualifiée jusqu’en 1990 de maladie mentale par l’Organisation Mondiale de la Santé. Le terme même a probablement été inventé de toutes pièces pour désigner la même chose que “sodomite” avec davantage de retenue.

Ainsi, avec la décroissance du pouvoir de l’Église au cours des XIXème et XXème siècles, il y eut, dans un premier temps, une différenciation de la morale sociale de la morale catholique, puis dans un second temps (dans les années 1970) une acceptation de plus en plus grande pour ce genre de pratiques.

Et aujourd’hui ?

Le concept moraliste chrétien, discriminatoire par essence, est resté. Les religions monothéistes ont réussi à nous implanter dans l’esprit qu’il existe une orientation sexuelle. De nos jours, c’est une chose parfaitement assumée. Avec la puberté, il arrive souvent que l’on se questionne sur son orientation sexuelle à un moment de sa vie. Non sans trouble, puisque malgré la non-discrimination prônée par les pouvoirs publics et l’école, et même le droit européen, le concept même d’orientation sexuelle est discriminatoire : il crée de toutes pièces des catégories de personnes avec un seul critère de distinction : le sexe des personnes que l’on aime. La plupart des adolescents arrive à résoudre le problème qui leur est posé en se refusant catégoriquement tout comportement homosexuel ou apparenté (Bergson dirait : en entendant la société résonner en eux). Les adolescents qui présentent une tendance plus forte que les autres à l’amour envers une personne de même sexe ont, quant à eux, deux moyens de s’en sortir : ils peuvent basculer dans l’acceptation totale et incontestable de leur “homosexualité”, soit dans le déni complet. Peut-être est-ce là l’origine de la détestation que certains éprouvent envers les homosexuels.

Terminons donc en mettant les points sur les « i » : d’après tout ce que nous avons dit sur le concept de l’homosexualité et de ses apparentés, il résulterait que les êtres humains ne sont aucunement faits pour être « homo » ou « hétéro » ou « bi » etc. Les humains n’ont pas d’orientation sexuelle, ils ont une attirance plus ou moins forte envers certaines personnes. Ces personnes, sont toutes des individus. Or il est impossible d’être hétérosexuel ou homosexuel, si l’on admet que l’amour est l’attirance pour un ou plusieurs individus en particulier.

Il n’y a pas d’orientation sexuelle : il y a une société qui s’est construite avec ce concept et qui, aujourd’hui, ne peut plus s’en passer. C’est avec l’orientation sexuelle que se construisent la plupart des êtres humains aujourd’hui : nous agissons en fonction de l’« hétéro/homo/bi/…-sexuel » que nous sommes, ou plutôt que nous sommes devenus suite à ce que notre environnement nous a incombé de devenir (que ce soit de suivre le modèle prôné par l’entourage proche, ou la réaction à celui-ci). Les conséquences de tout ce que nous avons exposé plus haut sont fortes, puisqu’en niant le penchant naturel des hommes à rechercher tous les types de sexualité, on a empêché ceux chez qui ce penchant occupe une place plus importante, de s’intégrer socialement. Une minorité a été créée de toutes pièces, comme c’est souvent le cas dans les histoires de classification inhérentes aux hommes, mais ce n’est pas le pire : le pire, c’est que, LGBT ou pas, nous raisonnons, classons et agissons en terme d’orientation sexuelle et nous ne pouvons pas nous en défaire, parce que, que nous le voulions ou non, cela fait à présent partie de qui nous sommes.

Cela étant dit, nous nous devons pourtant de voir que le contexte social a changé. La communauté LGBT se fait accepter de plus en plus et nous estompons de nous-même les différences qui ont été artificiellement créées. Bien qu’il y ait encore un long chemin à parcourir pour atteindre l’acceptation totale des comportements minoritaires, certaines personnes n’éprouvent même plus le besoin de s’identifier à une « orientation sexuelle ». Bien que celles-ci soient encore minoritaires, il n’y a pas de doute quant à la généralisation progressive de genre de comportement, généralisation qui n’aurait pour effet que d’apaiser des tensions à la fois internes aux êtres humains et inhérentes à la société que nous connaissons.

Jasiek

Crédits : Ulysse Guttmann-Faure

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