L’importance de la ville dans la communauté homosexuelle

« Si quand les nègres sont persécutés, tu ne te sens pas nègre, si quand les femmes sont méprisées, ou les ouvriers, tu ne te sens pas femme ou ouvrier, alors, toute ta vie, tu auras été un pédé pour rien. » Jean Genet, L’Enfant Criminel.

La géographie française a longtemps omis l’étude des genres et des sexualités contrairement à ses voisins anglo-saxons qui ont explorés ce domaine de recherche bien avant. Les disciplines universitaires ont été en proie à un véritable hétéro-sexisme1. C’est l’apparition du sida qui a précipité l’étude de l’homosexualité en géographie pour comprendre les logiques et les lieux de transmission. La ville est alors représentée comme source de débauche et de décadence, réunion de tous les fléaux de notre société dans le discours conservateur.

Libération de la ville : de l’importance d’accéder à la ville

Malgré l’image homo-érotique forte du fermier à la campagne véhiculée par de nombreux éléments de la culture gays comme le film BrokeBack Mountain de Ang Lee ou plus récemment God’s Own Country de Francis Lee la ville reste un élément fort du parcours de vie commun à l’ensemble des membres de la communauté LGBTIQ+. Il y a un lien particulier à la ville et à la distance chez les homosexuels2 . La ville et l’éloignement du domicile familial apparaîssent comme des éléments principaux pour s’assumer et s’émanciper. L’accès à l’urbanité apparaît comme un véritable pèlerinage qui est réalisé par toutes les générations d’homosexuels. La ville est fantasmée avec une mythologie de la ville (Éribon, 1999) présente chez les jeunes homosexuels. Une fantasmagorie de l’ailleurs, de la quête de liberté. Cela se retrouve dans la culture gay des années 1940 avec la très célèbres chanson Over the Rainbow de Judy Garland qui déjà intronise le voyage comme source de quiétude. La ville est représentée comme un élément de la libéralisation sociale et sexuelle. Elle est la destination qui se trouve de l’autre côté de l’arc en ciel3 pour beaucoup de jeunes homosexuels.

L’accessibilité à la ville et plus particulièrement à l’espace public n’est pas identique pour tous. La différenciation sexuelle et l’orientation sexuelle interviennent plus que les critères classiques de classe sociale et d’origine ethnique dans le processus de mise à l’écart et de stigmatisation. L’orientation sexuelle conditionne donc l’accès à la ville ; cet inégal accès à l’espace public conditionne les possibilités de territorialisation et cette inégalité est naturalisée dans les comportements pour former un « habitus » avec une connaissance implicite des limites à ne pas franchir, des lieux du possible, du peut-être, et de l’impossible. Par ailleurs Erving Goffman théorise les pratiques de dissimulation des stigmatisées dans l’espace public. Ce ne sont pas les caractéristiques propres d’un espace qui le rendent public, mais les pratiques sociales, idéologiques et symboliques qui s’y exercent. L’espace public porte et renforce les représentations dominantes, patriarcales et hétérosexuelles, de notre société avec l’illusion d’un espace public faussement hétérosexuel. Les relations hiérarchisées entre les genres sont imprimées dans l’espace public. Cette hétérosexualisation de l’espace public s’accompagne d’une idéalisation des possibilités pour les couples de même sexes d’après les hétérosexuels. Il y a un véritable contraste entre l’espace des représentations et celui des pratiques (Cf Figure 1 & 2). Parfois il suffit de changer de rue pour que le comportement d’un homme homosexuel change, deux visages de la ville intériorisés voire naturalisés chez les gays.

D’après ces deux graphiques réalisés par Nadine Cattan et Stéphane Leroy nous remarquons une différence importante entre la représentation théorique et les pratiques réelles de rapprochements pour un couple de même sexe dans l’espace public parisiens. Dans la pratique seul le quartier gay du Marais reste un espace du possible. Plus on s’éloigne du centre et plus il parait difficile, dans la pratique et même dans la représentation, d’essayer toutes formes de rapprochements, avec parfois des banlieues qui sont définies comme de véritables « no gay’s land ». En dehors de ce « ghetto gay » il y a des zones interdites où l’homosexuel ne peux aller qu’en changeant de comportement. Il s’agit d’une homophobie se reflétant dans l’espace public. Il est question pour les homosexuels de négocier à chaque instant leur rapport avec le monde alentour. Connaître les lieux où il est possible de s’affirmer semble être inné avec une véritable intériorisation des normes hétérosexuelles, de ce qui est « permis » d’afficher dans l’espace public pour les homosexuels. Ainsi Éribon explique « […] savoir où il est possible de donner la main à son partenaire {…} et où il vaut mieux éviter de le faire. Ce savoir pratique, si intériorisé qu’il affleure rarement à la conscience, n’a nullement besoin d’être explicité ».

De l’importance du quartier gay.

Le quartier gay est un lieu dans lequel la visibilité (spatiale) de l’homosexualité s’affirment dans la relation et l’interaction avec d’autres populations mais aussi avec la ville (Éribon, 1999). La frontière du quartier gay se fait avec l’ouverture et la fermeture des commerces gays. Il y a « quartier gay » quand il y a des bars, des commerces, une vie économique et social tournée vers une communauté ET qui ne se cache pas le jour. Joël Leroux propriétaire du premier bar gay parisien justifie son ouverture ainsi : « Partant du principe que nous n’avons rien à cacher, je voulais que les gens puissent voir de l’extérieur ce qui ce passe à l’intérieur et vice versa ». L’espace public, qui devient espace social, possède un rôle dans la construction de l’identité individuelle ou collective chez les homosexuels. S’appuyer sur l’espace pour se construire et valider son identité au contact du même sont les premières missions du quartier gay. Ce quartier permet de donner à des pratiques, des cultures longtemps restées clandestines une nouvelle visibilité et ainsi donner à certaines ressources sociales plus d’accessibilité que par le passé. La présence d’associations et d’une communauté forte partagent les mêmes lieux de vie permet le développement d’une solidarité nouvelle dans la ville avec des liens de sociabilité qui n’en sont que renforcés. Le quartier est un espace de socialisation, au travers des commerces communautaires et des événements dans l’espace public, indispensable à l’affirmation de la communauté homosexuelle aidant ainsi à sortir du placard. Le monde extérieur au quartier gay représente ici le placard duquel il faut sortir pour affirmer sont identité et se construire.

Le quartier gay est vu comme la constitution d’une enclave prenant sa source dans l’homophobie. La ville, et en particulier le quartier gay représente un refuge, un échappatoire à « l’interpellation hétéro » (Éribon, 1999). La recherche de l’entre soi, que l’on retrouve également dans le tourisme gay, est le moyen de ne plus subir cette interpellation oppressante, cette véritable violence symbolique de l’espace hétéronormé qui rappelle sans cesse la condition de minorités des homosexuels. C’est en particulier l’expérience de l’insulte (Éribon, 1999) dans l’espace public qui va engendrer la constitution d’un quartier communautaire. Il s’agit de fuir l’injure vers des lieux plus cléments. Le fantasme du « ghetto gay » qu’il faut rattacher à la « mythologie de la ville » (Éribon, 1999) chez les jeunes homosexuels vivant dans les milieux ruraux ne fait que renforcer cette fonction d’entre soi du quartier gay.

Lors de l’apparition du Sida dans les grandes villes occidentales les quartiers gay ont joué un rôle centrale dans la prévention grâce à une communauté forte et des liens de sociabilité développés. Ce sont les plus affirmés qui ont tout de suite réagit à l’épidémie. Les acteurs de la lutte sont issus de cette subculture urbaine.

Les dangers du quartier gay

Mais si le quartier gay est vu comme une sphère de bienveillance et comme un lieu d’émancipation il existe néanmoins une dualité en son sein et dans la ville même. On peut se demander si l’existence d’un quartier gay n’est pas le produit de la classe dominante hétérosexuelle servant à confiner une minorité pour mieux la contrôler. Le quartier gay peut ainsi être vu comme une délimitation de l’espace autorisé pour les homosexuels pour éviter une « contamination » du reste de la ville et plus généralement du reste du territoire national. La ville est, dans le discours conservateur, signe de décadence et de perversion. Image nourrie par la mythologie de Sodome et Gomorrhe. Au temps où le sida tuait un Homme par jour à Paris la ville était décrite comme le lieu de la décadence où s’exerçait l’ensemble des fléaux de la société comme l’homosexualité . Face à l’image de la ville représentant 4 l’aspiration à la liberté et à la réalisation il y a l’image d’une ville source de détresse et de malheur. La population homosexuelle serait donc condamnée à la ville (Éribon, 1999) puisque c’est le seul lieu autorisé par la société où l’anonymat et les réseaux de solidarités permettent une émancipation certaine mais aussi le lieu de toutes les surveillances avec une culture hétérosexuelle présente partout et une ‘police quotidienne’ de la sexualité, de l’injure, et de l’agression. Pour George Chaunay la ville est duale, à la fois lieu d’émancipation et d’oppression. Le débat est de savoir si l’homosexualité a gagné un droit à la ville avec la naissance des quartiers gays ou s’il s’agit de « parquer » les homosexuels comme on a pu le faire avec l’immigration massive après la Seconde Guerre mondiale.

La frontière entre communauté d’entraide et ghettoïsation est parfois fine. Le quartier gay est également porteur de normativité susceptible de créer une uniformisation des styles et des modes de vie gays. Les plus jeunes s’éloignent de ces quartiers devenus conformistes et jugés « trop gay » quand bien même l’existence de tels quartiers reste un élément rassurant pour l’ensemble de la communauté homosexuels d’un pays : l’existence d’un quartier gay ajouté au mythe d’un éventuel refuge possible peut devenir un véritable objectif notamment pour la jeunesse de province.

Grinderisation de la ville

Si l’étude de la géographie homosexuelle s’est longtemps cantonnée à l’étude des quartiers communautaires l’apparition des sites de rencontres sur smartphones a considérablement changé la donne. L’apparition de Grindr5 et des autres applications mobiles de rencontres, viennent brouiller les interprétations classiques. Avec Grindr l’appréhension de la ville par les homosexuels ne s’articule plus autour d’une logique de séparation d’espace érotique ou anxiogène mais selon une logique de frottements et de multiplicités de l’espace urbain (Arnaud Alessandrin et Yves Raibaud, 2014). Avec Grindr le sentiment d’insécurité se dilue dans l’espace grâce à l’évanouissement de cette opposition forte qui existait entre espace privé et espace public. On atomise l’espace de rencontres au hasard du lieu et des connexions, il s’agit d’être prêt mais aussi d’être rapidement présent. On ne se déplace plus dans un lieu commun de rencontres mais on se rencontre individuellement grâce à un outil commun. C’est en cela que l’utilité du quartier gay est remise en question. Un véritable débat s’opère au sein de la communauté homosexuelle quand à l’utilité de ces applications. C’est soit une déterritorialisation des espaces de rencontres ou alors une multiplication. Le premier danger c’est la mort des lieux physiques de sociabilité puisque Grindr propose un interface de rencontre mais surement pas d’entraide. La rue, les bars, les boites, les backrooms font toujours office d’espace de sociabilisation mais leur centralité est désormais en délibéré.

En explorant les lieux de rencontres des « minorités sexuelles » on dévoile un espace de sexualité jusqu’alors inconnu : à la fois lieux de rencontres dans l’espaces public (parc, airs de stationnement, parking, plages) et lieux où les homosexuels se font voler, insulter, tabasser, violer. Or Grindr investit des espaces considérés comme hostiles du fait de leurs prétendues normes sexuelles, mais aussi sociales ou raciales. De plus, Grindr favorise l’empowerment des populations les plus discriminées comme les transsexuels qui gagnent en visibilité dans la communauté LGBT+ grâce à ces applications.

« La ville est le monde social propre à l’homosexuel, son espace vital. Il ne sert à rien d’objecter que de nombreux homosexuels ont vécu à la campagne. Dans la mesure où ils veulent être homosexuels, la grande majorité d’entre eux doit aller à la ville, d’une manière ou d’une autre » (Bech)

1 L’hétéro-sexisme désigne un système de domination qui hiérarchise les sexualité et fait de l’hétérosexualité la marque exclusive de la normalité.

2 Les individus qui se définissent voire se revendiquent comme homosexuels et qui partagent à un moment donné de leur existence une identité collective et une culture commune.

3 Dans la chanson de Judy Garland « l’autre coté de l’arc en ciel » illustre un monde où la tolérance envers les homosexuels y est parfaite.

4 Le 18 juillet 1960 l’amendement du député UNR Paul Mirguet classe l’homosexualité comme « fléau social » et donne au gouvernement du Président Charles de Gaulle le droit de légiférer par décret pour la combattre.

5Grindr est une application de rencontre sur smartphone qui permet de géo-localiser les utilisateurs les plus proches. Grindr n’est pas la seule on peut également mentionner Hornet, Scruff ou encore Blued.

Références bibliographiques :

Nadine Cattan, Stéphane Leroy. La ville négociée : les homosexuel(le)s dans l’espace public parisien. Cahiers de géographie du Québec, Département de géographie de l’Université Laval, 2010, 54 (151), pp.9-24. <hal-00508793>

Stéphane Leroy, « La possibilité d’une ville. Comprendre les spatialités homosexuelles en milieu urbain », Espaces et sociétés 2009/4 (n° 139), p. 159-174. DOI 10.3917/esp.139.0159

Colin Giraud, « La vi(ll)e en rose ? Quartiers gays et trajectoires homosexuelles à Paris et à Montréal », Actes de la recherche en sciences sociales 2012/5 (n° 195), p. 38-57. DOI 10.3917/arss.195.0038

Arnaud Alessandrin, Yves Raibaud « Espaces homosexuels dans la ville », Hermès, La Revue 2014/2 (n° 69), p. 152-154.

Colin Giraud, « Enquête sur les lieux de résidence des homosexuels masculins à Paris », Sociétés contemporaines 2011/1 (n° 81), p. 151-176. DOI 10.3917/soco.081.0151

Marianne Blidon. Ville et homosexualité, une relation à l’épreuve de la cartographie. Données Urbaines, 5, Ed. Economica Anthropos, pp.67-76, 2007, Villes. <halshs-00159353>

Éribon, Didier, Réflexions sur la question gay, 1999, p.29-64

La Gay Pride pour s’approprier l’espace public et contester la norme hétérosexuelle, Stéphane Leroy, EA 3482 LAB’URBA Université Paris-Est Créteil

Baverel, Philippe, « Joël a « inventé » le Marais en 1978 », Le Parisien, 2001

Fabrice Dottel

2 commentaires Ajoutez les votres
    1. Bonjour, cet article ne vous a pas plu ? Merci de nous expliquer clairement pourquoi, plutôt que de nous partager une vidéo prônant des superstitions.

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