L’Eveil, chapitre 4

Vivre, comprendre et s’émanciper. Prendre conscience d’être femme, se l’autoriser et le devenir. En voici le récit.

« Ça n’a rien de sexuel, ou de sensuel ou ce que tu veux. Tu vois, c’est comme un paysage. Ou plutôt non, une sculpture, d’un autre temps. C’est quelque chose que tu admires, t’es presque fasciné. Tu t’y attardes longtemps, tu prends le temps de profiter. Alors évidemment fixer quelqu’un pendant plus d’une minute ça devient vite étrange, mais c’est dommage, il y a tant à voir, à regarder. Alors moi je veux admirer, ça fait beaucoup de bien l’admiration. Une sculpture, t’as envie d’y toucher un peu, de toucher le beau, comme si ça allait te transporter mais tu n’as jamais envie de l’embrasser. T’embrasses pas la beauté d’un paysage, tu le prends dans tes bras à la limite, et bien là c’est pareil. Je veux voir le beau, et le beau c’est le corps. Donc oui je préfère les cheveux attachés. 

 – D’accord, bah écoute, merci je suppose »

Elle réajuste son casque, appuie sur play, et laisse Yves Montand lui parler. Elle marche et avance puis parfois recule et s’arrête. Elle admire sa propre solitude, elle aimerait s’en contenter mais l’Autre doit bien avoir une utilité. Elle est ennuyée par ses propres réflexions existentielles mais cela lui permet de se sentir presque philosophe. Elle se permet quelques pas de danse sur le bas-côté, tout en jetant des coups d’œil honteux autour d’elle. Ce serait pratique une bande-son pour la vie. C’est tout de suite plus excitant. Excitant, excitée, tiens donc, elle se sent légèrement bousculée par une envie. Elle se sent fébrile, un frisson la parcourt puis la musique laisse place à Don’t Stop Me Now, elle est prisonnière de cette vibration du corps qui donne à la tête ce balancement mimant le tempo. Elle a besoin de grandes lignes et c’est au fond des grands verres que l’on trouve l’inspiration pour penser comme un Prévert. Alors elle se met à penser, à penser loin, à penser grand, enfin c’est ce qu’elle croit. Elle se cache derrière son verre et pense y trouver les vers qui lui tendent leurs bras ouverts. Son air nostalgique vous semble peut-être ridicule, ses plaintes, ses pleurs, son doute, mais sachez une chose… cette jeune fille-là, elle vous emmerde. Elle écrira, elle pensera avec grandeur, elle marchera dans la rue d’un air sérieux, elle vivra dans l’abstrait, haïra sa réalité puis finalement grandira, un jour, peut-être.

Il est l’heure de la pause clope, les filles sortent du lycée et bavardent tranquillement. Claire leur fait part d’une de ses lectures. « En gros c’est l’histoire d’une meuf qui doit annoncer qu’elle est lesbienne à ses parents, alors évidemment c’est une famille catho de droite un peu clichée mais la meuf en question est super attachante et quand tu lis le texte, même en tant qu’hétéro tu peux t’identifier facilement. L’auteur c’est une Alma.. euh, un nom pas commun, enfin j’ai oublié mais je vous dirais ». Une jeune fille, une jeune femme, une femme, une femme âgée, annonce qu’elle est homosexuelle, tout le sens réside dans ce « annonce », pourquoi ? Est-il si nécessaire de prévenir que l’on préfère ceci ou cela ? Toute cette tension créée, adoptée, nourrie, qu’il faut éliminer, le principe de la liberté c’est que l’avis des autres aille se faire foutre aussi. Si chacun suivait l’avis de chacun, tout le monde serait si gris, sobre, absent, c’est la meilleure forme d’étouffement. Ainsi soyons gay, soyons hétéro, soyons les deux, n’en soyons aucun, peu importe, soyons.

Notre amie s’emballe dans ses pensées, mais quitte à ne rien dire, autant penser. Décidément aujourd’hui elle est inspirée, cette journée est peut-être digne d’un film. Elle se permet des envolées mais elle ne sait pas faire autre chose.

Elle appelle sa mère, elle se demande si elle a enfin reçu sa bourse. Pas de réponse. Tant pis. Elle reçoit un message de Louis, le jeune timide, mais mignon. « Tiens écoute Bitter Sweet Symphony de The Verve, puisque tu passes ton temps avec ton casque sur les oreilles». Elle répond directement « Et toi écoute Avec les filles je ne sais pas de Philippe Lavil, c’est les années 70 mais c’est toujours d’actualité ». Elle avait l’intention de réviser son devoir d’histoire, mais elle finit par se plonger dans la musique histoire de nier un peu tout ça. Et c’est Woodkid qui l’embrasse cette fois. Elle ferme les yeux, se met à imaginer une fille, un garçon, ou plutôt une femme, ou un homme. Elle n’est pas sûre de l’image à choisir, elle ne l’a jamais été, elle s’en rend compte maintenant. Demain soir elle est invitée à la soirée de Claire, elle va devoir trouver quelque chose à se mettre. Elle va devoir trouver quelque chose à mettre… Peut-être un visage, pour commencer. Elle hésite encore, elle a envie de se faire remarquer, de s’avancer un peu sur le devant, il faut se l’avouer, elle est en colère. Elle ne sait pas comment se voir. Parfois elle se demande comment ce serait de se lâcher, de crier, de gueuler, un peu, beaucoup. D’évacuer ses pulsions interdites, d’évacuer cette prison instinctive que l’on refoule déjà trop. La norme est la neutralité, la personnalité est débordement. Chacun a son mot à dire. Tout le monde finit par se taire. Bon, avec de la musique ce joli discours aurait eu plus d’effet. Elle choisit un jean noir et un col roulé, noir. Ça passe partout, et puis elle est élégante. « C’est drôle, ça fait un peu tenue d’enterrement… Ah. Oui. C’est drôle… ».

Hier l’ennui, aujourd’hui la nostalgie, demain qu’est-ce que ce sera ? Elle demande un peu d’humour, de l’esprit, de la conscience.

Elle sort son carnet, de cuir noir, le même qu’hier et le même que demain.

J’aimerai écrire toute ma vie, j’aurai aimé vivre ce que je vais écrire, et c’est en l’écrivant que je vais le vivre, mais c’est parce que je ne le vis pas que je l’écris.

Solal Schilton

A suivre…

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