L’Éveil, chapitre 3

Vivre, comprendre et s’émanciper. Prendre conscience d’être femme, se l’autoriser et le devenir. En voici le récit.

L’ennui. Voilà ce qui lui faut, voilà ce qu’elle aura. « Grand-père, je m’ennuie… ». « Ah mais c’est très bien l’ennui, continue ». Jamais une phrase ne l’avait autant frustrée. L’ennui d’un enfant est un vaste monde imaginaire, l’ennui d’un adolescent, c’est sa construction, celui d’un adulte c’est le point final. Peu importe finalement, chacun ses définitions, elle n’a pas le temps pour les grandes idées. Quelque chose l’ennuie et cela nuit à ses pensées. Elle cherche la mélodie pour échapper à sa mélancolie mais l’ennui est sienne. L’ennui, la flemme, elle aime cette absence.

Elle range ses affaires dans son sac, il est temps de rentrer, et de profiter de la possibilité de ne rien faire. Elle a hâte. Petit imprévu, elle demande à Claire un tampon, un changement s’impose. Exaspérée, elle se plie aux règles. Elle part à la recherche de ses écouteurs dans les tréfonds de sa vie, son sac. Eric Clapton l’accompagne et l’emmène. Le froid l’enveloppe, elle a l’impression qu’il pleut, étrange ce goût salé. Une voiture s’arrête à ses côtés, la vitre se baisse et un sourire tendrement pervers l’invite à monter. Les yeux levés au ciel, elle accélère. Elle monte dans sa chambre, jette ses chaussures au mur, se débarrasse de son manteau et s’enfonce dans son lit. Son téléphone sonne, un message. « Y’a moyen que tu m’envoies le DM ? ». Elle l’envoie valser sur son canapé, le rebond brise l’acte et le portable vient s’écraser sur le parquet. Bordel, elle n’a même pas le droit à la colère. Un cri sourd la sort de son inaction, elle descend, et entend sa mère « Bordel, j’ai fait déborder le vase ». Oui, c’était la goutte. Elle se sent perdue, alors qu’elle n’a pas encore commencé. Elle ne saurait quoi choisir, la carriole n’a pas encore démarré que ses roues sont déjà bloquées.

Elle saisit son crayon, inscrit son nom et son prénom en haut à gauche de la feuille, dans ce joli coin, détail parmi la pile, élève parmi les autres, vous avez quatre heures. Le sujet n’est pas encore distribué, elle jette des coups d’œil autour d’elle, chacun sa table, chacun sa note, chacun son futur. Que cela est réjouissant. Elle en rirait presque, son sourire cynique masque ses tremblements, elle n’a jamais apprécié être notée, être jugée, elle-même a du mal à cerner sa propre personne et un onze sur vingt, aussi insignifiant soit-il, a parfois plus de poids que l’assurance d’une adolescente. Elle saisit donc son crayon et sur un coin du brouillon viendront se loger ces quelques lettres tremblantes.

« Période sans nom

Assise pour toujours devant toi

Je cherche la réponse

Qui m’emmènera au plus profond de moi         

Élève accablée devant cette éternité de normes à respecter »

Elle ne signera pas, regrettant déjà cet élan innocent, on pourrait rire d’une sensibilité. Elle veut pourtant marquer de son doigt ce qui l’entoure, elle se doit de le faire, peut importe comment. Il vous reste deux heures. « Merde, elles sont bien jolies mes pensées mais on en reparlera quand j’en ferais un bouquin ». A sa sortie, elle rejoint Claire et deux autres de ses amies pour profiter du plaisir d’une bière, pour d’autres ce sera du vin, peu-importe, buvons. Assise à la table du café, chacune raconte sa vie, cherchant les mots pour intéresser l’autre. « T’es toujours avec ton mec toi ? » Oui, non, peut-être. « Et toi ? Y’a pas un mec un minimum mignon dans ta classe ? » Elle se fait légèrement hésitante « Disons que j’ai vu mieux ». Elle baisse ensuite les yeux et sort son téléphone. Claire raccompagne notre amie, et cherche son regard toujours rivé sur chaque imperfection du trottoir parisien. « T’es sûre que ça va ? ». « Oui oui t’inquiète ». Voilà donc un doux mensonge, trois petits mots innocents, voile sur ses pleurs. Elle aimerait pouvoir le dire, elle aimerait pouvoir le crier, puis ne serait-ce qu’en pleurer. Elle ne connaît que trop bien ce monde où chaque différence effraie, où chaque écart de cette ligne tracée éloigne l’individu du reste du groupe. Qu’il attire ou repousse le groupe est toujours l’instance. Puis s’ajoute cette absurdité de considérer le groupe comme chose première. Contradictoire ? Toujours. Peu importe, les grandes idées et les envolés l’ennuient. Elle a besoin de concret. Elles continuent leur chemin lorsqu’une des filles jette son mégot au sol, ce petit mégot de deux centimètres, accessoire du décor parisien. « T’es sérieuse ? T’as une poubelle à deux mètres ». « Oh ça va hein. ». Dans ce cas alors, excusez-nous, il est vrai, ça va. La réalité nous échappe toujours.

Puis elle entre dans sa chambre, accroche sa veste Zara, branche son Galaxy S, allume son Mac, enlève ses Nike, jette l’emballage de son Big Mac à la poubelle et s’affaisse sur sa chaise. Ah… oui, elle aussi. Hypocrite. Même les Post-it la narguent. Elle regarde autour d’elle, cherchant vainement à se rassurer. Elle ne supporte plus ses contradictions, pourquoi est-il si dur de répondre aux questions ? Pourquoi est-il si dur de parfois même les poser ? Pourquoi est-il si dur d’envisager de qui nous entoure ? On prétend tous échapper aux clichés, au commun, au troupeau, regardons-nous, hypocrites, prétentieux, faux. Faisons-nous face, suivons notre instinct, merde. Elle sort son casque, augmente le volume, ignore ce qui l’entoure et accepte la main tendue d’Aerosmith.

Elle sort son crayon puis le petit carnet relié de cuir noir, certes peu écologique, que sa grand-mère lui avait offert. Il est temps d’écrire ses propres mots. Ce n’est pas tâche aisée mais aisé ennuie.

Mais le temps avance, et elle persiste à vous expliquer sa vie et ses détails mais le temps avance, il ne lui laisse pas le choix que d’écrire ce temps qui avance.

À suivre …

Solal Schilton

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