L’Éveil

Vivre, comprendre et s’émanciper. Prendre conscience d’être femme, se l’autoriser et le devenir. En voici le récit.

« Non ! » Un refus, le premier, idéal pour approuver. Elle voulait qu’on la laisse seule. La réponse à sa peine paraissait si loin, alors celle des autres lui était encore inconnue. Sa porte enfin fermée à clef, elle laissa son esprit errer et ses pensées vagabonder vers cet irrésistible questionnement que procure l’ennui. Elle cherchait un but, le sien mais le tâtonnement l’effrayait. Aujourd’hui encore elle se rappelle de cette période : une jeune fille en pleine adolescence, à la recherche des autres et d’elle-même, moment de doute et de jouissance, indéniable en effet, la découverte de la vie est un jeu dangereux mais palpitant. La première image qui lui vient la surprend, elle se rappelle de cette nuit, elle était encore enfant, le sommeil ne la trouvait pas et c’est en se levant qu’elle vit sa mère, penchée à la fenêtre de leur appartement, pointant du doigt quelque chose en contrebas. La fraîcheur de ce mois de mai la surprit mais les cris au dehors se faisaient plus insistants, si bien qu’elle se leva sans bruit en direction du balcon. C’est alors qu’elle remarqua la barricade, au coin de la rue des Martyrs, constituée d’une dizaine de matelas, amassés les uns sur les autres et disposés de manière à protéger les étudiants. En retournant vers sa chambre, elle aperçut, à travers la porte entrebâillée de celle de sa mère que seules les lattes du sommelier lui servaient de lit.

Ces instants de sa jeunesse lui reviennent souvent en mémoire, admiration et incompréhension face à la réalité du monde moderne. Jeune fille entourée et aimée, elle s’est autorisée à se questionner, qui était-elle, où allait-elle ? De simples questions qui ne trouvaient pas toujours de réponses mais qui lui permettaient de se rendre compte de sa vie.

« Va acheter du pain ». Bien, elle sortit dans la rue, dix euros en poche, une baguette ? Elle en profitera pour s’acheter un pain au chocolat ou une chocolatine, comme vous voulez. Les trottoirs humides de Paris reflétaient la clarté du ciel gris. Quelques regards insistants sur sa jupe plus tard, elle atteignit la boulangerie. Claire, sa meilleure amie lui avait donné rendez-vous le soir même au café Jenness, elle s’y rendit, c’était le moment de partager les soucis du quotidien, d’en rire et de les dépasser. « Alex m’a dit qu’il faisait une soirée à 21h, on est invitées ».

L’occasion de s’évader un peu, avec modération ? On verra bien. L’occasion de se faire belle, de danser, de rencontrer ? Elle le veut bien. Il est l’heure, silhouette élancée du haut de ses talons, elle s’y rend avec une heure de retard, par politesse. La soirée est déjà bien avancée, les gens dansent, parlent, rigolent, s’embrassent, et peut-être regrettent ce verre de trop. Elle s’avance sur la piste de danse, laisse libre cours à tous gestes, à toutes sensations, à toutes ses envies. Un verre à la main, elle bouge, suit le rythme, s’enhardit, respire et recommence. Une main délicate entoure sa taille, une présence derrière elle, un souffle rauque dans sa nuque, elle se retourne dans la pénombre et remarque le rictus, la sueur de l’alcool et la libido simpliste d’un étudiant, elle se détache, s’écarte et rejoint le balcon. L’air frais la surprend, elle sort une cigarette de son paquet. Un autre s’approche, lui tend son briquet et lui allume cette cigarette. Elle lève les yeux vers lui, cherche son regard, trop tard, son décolleté remporte la manche. Soupir. Elle rejoint ses amis, discute des cours, des hommes, des femmes, des envies, des frustrations, des moments passés, elles parlent. Cela lui fait du bien, elle rigole, se confie, boit un verre, se moque, apprécie, et s’en fout. « Venez danser ! ». Leur cercle formé, chacune bouge comme elle le souhaite, se déhanche, remue la tête. L’alcool monte et la nuit descend, parfait mélange. Quelle chaleur. Elle se dirige vers le canapé, s’assied, et laisse reposer sa tête en arrière. Il se fait tard. Il va falloir attraper le dernier métro. « On rentre ensemble ? ». Oui, d’un accord commun. « Merci d’être venu, c’était super ! Rentrez bien ». Chacun apprécie ces moments à sa manière, que ce soit d’oublier le quotidien, la réalité, ou, à l’inverse, de s’y ancrer profondément et de se prouver qu’on y vit.

Bref, rentrons. Elle sort du métro, il lui reste quelques mètres avant d’atteindre le portail de son immeuble, cela suffit pour un sifflement. Elle se dépêche de monter, retire ses talons. Elle aurait voulu éviter les ampoules. Il est tard, elle se démaquille rapidement. Si je m’endors maintenant, j’aurai le temps de me réveiller avant la fermeture du supermarché, il faut que je tire de l’argent, il est dur d’être étudiant, surtout lorsque ce n’est pas remboursé. Tant pis, elle empruntera celui de sa mère. Le sommeil l’emmène.

Les rideaux mal tirés de sa chambre laissaient échapper un léger rayon de soleil. Le petit matin, lendemain de soirée, a de ces charmes encore flous, liqueur ou non, qu’il est préférable de se réveiller. Peut-être en avait-elle besoin pour se lever, peut-être en avait-elle besoin pour l’avenir, ne serait-ce qu’une simple lueur.

À suivre …

 

 

Solal Schilton

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