Le jupitérisme est un césarisme

NB : Le présent article n’aborde que les caractères pour ainsi dire proprement politiques de la conception macronienne du pouvoir, c’est-à-dire son héritage historique. Il s’agit ici de trouver dans l’histoire des éclairages sur ce qu’est le jupitérisme, et d’en faire état. Le versant économique, le bonapartisme au sens strict de Macron, demande à lui seul une étude qui sera détaillée dans un prochain article.

Malgré sa singularité autoproclamée, le macronisme pourrait n’être qu’une revue de vieilles recettes. Cette cuisine gouvernementale, si elle a des relents monarchistes et un vague arrière-goût de gaullisme anti-ouvrier, trouve l’essentiel de sa substance dans un bonapartisme authentique. Tous les ingrédients sont là : l’homme providentiel conducteur d’âme contre les factieux, lié à son peuple sur lit d’autoritarisme, le tout relevé d’un antiparlementarisme épicé. A la lumière de ce « césarisme », marque de Napoléon III, la manière de gouverner de Macron apparaît dans toute son impérialité ; quelle meilleure formule, pour diriger un impérialisme ? Bien sûr il ne s’agit pas d’une identité parfaite, et le césarisme napoléonien s’est altéré des évolutions lourdes de l’expérience du pouvoir des dix-neuvième et vingtième siècles pour aboutir à la forme dégradée qu’il prend chez Macron. Pour autant les principales caractéristiques s’y expriment à leur manière dans la pratique macronienne du gouvernement.

Le césarisme démocratique

Pour saisir la portée de la conception napoléonienne du pouvoir et le lien qui existe entre Louis et Emmanuel, revenons brièvement sur les conditions de prise de pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte. A l’issue de la Révolution bourgeoise de 1848, au cours de laquelle la bourgeoisie arrache à nouveau le pouvoir à une noblesse qui quitte le trône une fois pour toute, le prolétariat suit – de manière plus ou moins consciente – les recommandations de Marx et Engels : à l’instant où le roi tombe de son trône, la bourgeoisie a tout juste eu le temps d’y poser le derrière qu’elle voit les armes de la classe ouvrière se retourner contre elle. L’insurrection prolétarienne est durement réprimée, mais laisse aux constituants bourgeois l’intuition amère de la fragilité de leur République. C’est dans un tel feu qu’est forgée la paradoxale Deuxième République : répondant à la fois à l’exigence d’un exécutif fort et à l’idéal parlementaire républicain, le processus constituant aboutit à l’établissement d’un corps législatif bicaméral et d’un exécutif incarné par le président de la République, tous deux également puissants et sans instance d’arbitrage (l’influence d’Alexis de Tocqueville, spécialiste du modèle américain, n’est pas étrangère à une telle conception) .

C’est fort de cette légitimité conférée par le suffrage universel et au terme d’habiles manœuvres politiques qu’il serait trop lourd de détailler ici que Louis-Napoléon Bonaparte, premier et dernier président de la deuxième République, organise son petit dix-huit brumaire et rétablit l’Empire. Ce rappel succinct des conditions de la prise du pouvoir de Bonaparte est utile pour comprendre les caractères du césarisme démocratique.

Un homme providentiel contre les factieux : l’antiparlementarisme

Bonaparte publie en 1853 une Histoire de César. On y trouve en embryon les éléments essentiels du « césarisme démocratique », expression utilisée dès les premières années de son règne (Pierre Rosanvallon). César y est présenté comme un « conducteur d’âmes, devant échapper aux factions » (Histoire de César, Louis-Napoléon Bonaparte). Il y a là la substance de la vision bonapartiste du pouvoir : un chef fort et providentiel à la légitimité telle qu’il rallie les oppositions fascinées, attirant droite et gauche comme la lumière attire les mouches.

L’iconographie impériale insiste sur le caractère providentiel du coup d’état du 2 décembre 1851. Présenté comme un défenseur de l’ordre contre les agitateurs républicains, celui qui n’est alors que Prince Président gagne rapidement la faveur des conservateurs et du clergé. Ce mode de légitimation n’est pas sans rappeler le mépris de Macron, qui regarde les « cyniques » et les mécontents comme des éléments perturbateurs à écarter de son projet de société. C’est donc bien la crise qui légitime le pouvoir à de tels individus : Louis Bonaparte, un pouvoir fort contre la faiblesse du régime. Emmanuel Macron, modèle du jeune dynamique ambitieux, le manager qui saurait « redresser » une France fragilisée par les crises.

Il ne serait pas étonnant que Macron ait lu l’Histoire de César : son obsession à vouloir dépasser les « clivages » gauche-droite, comme si les oppositions partisanes n’avaient aucun sens et que les partis exprimaient des intérêts personnels, singuliers, n’est pas sans rappeler le fondement de l’antiparlementarisme bonapartiste. Premier président élu (qui plus est de manière surprenante* au suffrage universel, dans un régime où les députés sont élus par circonscription, Louis-Napoléon use de ce biais rhétorique pour se placer au-dessus du Parlement : lui, élu par tous les français (masculins), totalise une légitimité supérieure à chacun des parlementaires qui, élu par une circonscription, porte individuellement moins de suffrages que le président. De manière analogue, Macron se présentait en 2017 comme le candidat « au-dessus des partis ». A cela il faut ajouter les conditions de son élection, au cours de laquelle une véritable union sacrée s’est formée sur son nom pour vaincre la vieille châtelaine dont, il est vrai, personne ne veut vraiment. D’ici au conducteur d’âme mettant fin aux factions en unissant les tendances, il n’y a qu’un pas – ou plutôt une marche.

Légitimité populaire ad nauseam : voyages, contact et plébiscites

Il ne suffit pas d’une prise de pouvoir sentant le camphre et l’encens : le souverain providentiel doit maintenir sa légitimité. C’est le sens du césarisme démocratique : une pratique despotique du pouvoir, au nom du peuple. Il faut donc conserver un lien avec cette population que l’on écrase. Pour cela, Macron puise tant dans la pratique napoléonienne que dans la tradition gaullienne (elle-même parfait exemple de bonapartisme).

Pour Napoléon, les voyages réguliers étaient un élément-clef de cette politique. Les représentations picturales de sa visite aux sinistrés d’Angers, après que la ville a subi une inondation catastrophique, en est un exemple : l’empereur glorieux tend la main au pauvre peuple. Chez De Gaulle, en plus des voyages, c’est la télévision et la radio qui maintiennent sa connexion avec les Français. Macron fait de même usage des nouvelles technologies, et propose dès sa campagne de charmants podcasts où, visiblement peu à l’aise devant la caméra, il répond à des questions qu’il choisit lui-même. Il maintient bien entendu la tradition des voyages présidentiels, que de Gaulle n’a pas inventé puisqu’elle date de la troisième République. Tout cela concourt à créer un lien artificiel et paternaliste entre le président-monarque et son peuple.

Une autre pratique de légitimation consiste chez Louis-Napoléon Bonaparte dans la pratique du plébiscite. Régulièrement, les Français sont appelés aux urnes pour confirmer la légitimité de l’empereur. Il faut nuancer ce vote par ses conditions : pas d’isoloir, et un officier de police en face du votant. De même, les élections sont sous le Second Empire des plébiscites détournés. Un candidat officiel soutenu par le régime, des affiches blanches de la même forme que celles des proclamations officielles, tout est fait pour que l’élection du Parlement soit une légitimation supplémentaire du régime. Bien entendu, les préfets, relais direct de l’exécutif, étaient chargés de défendre la politique du gouvernement et de favoriser le candidat officiel. De Gaulle reprend ce principe de manière détournée : c’est par référendum qu’il pose aux Français la question de sa propre légitimité. A notre époque, ce sont les sondages qui jouent ce rôle plébiscitaire : moins officiels certes, et sur un échantillon plus réduit, c’est bien de la légitimité personnelle du président de la République dont il s’agit. Les cris de joie du parti au pouvoir et de la presse libérale à chaque petit gain de Macron dans les sondages ne sont pas sans rappeler l’exclamation enthousiaste de Napoléon III « J’ai retrouvé mon chiffre ! », qui précède de quelques mois seulement la chute définitive de l’Empire**.

Autorité et autoritarisme

Dans son essai sur l’autorité, Hannah Arendt fait un parallèle intéressant entre autorité et ce que nous appellerions aujourd’hui auctorialité : ce qui est naturel dans l’autorité, c’est la qualité de créateur de qui l’exerce. Le père et la mère ont autorité sur leur enfant, parce qu’ils l’ont engendré, ils en sont les auteurs (Il s’agit moins ici d’auctorialité biologique que parentale, le parent adoptif étant auteur de son enfant au sens où il en assure l’existence). Cette conception de l’autorité permet de la distinguer de l’autoritarisme. L’autorité est naturelle, elle est une puissance légitime car bienveillante par essence. L’autoritarisme est une perversion de l’autorité : n’étant par nature ni légitime ni tournée vers l’intérêt de qui le reçoit, l’autoritarisme ne peut que s’imposer par la force. On respecte l’autorité ; on subit l’autoritarisme. L’une est un contrat, l’autre un joug.

De là une conclusion politique : l’usage de la force, un discours constant sur la légitimité d’un régime, la répression des oppositions et le refus de la contradiction sont autant de gangrènes cachées sous le masque de l’autorité, et autant de marque d’autoritarisme – et de l’illégitimité dont il procède. La perversion de l’autorité, le cynisme avec lequel un régime dissimule son despotisme derrière des valeurs antagonistes, bref tout ce dont un maître est capable pour garder son esclave sous sa domination atteint son paroxysme dans le césarisme démocratique. L’antithèse même de l’expression en est un signe : il ne s’agit plus de la vieille monarchie, enorgueillie de son despotisme et où le roi assumait son nom de monarque. Désormais, la domination du petit nombre sur le grand se fait au nom de la majorité qui subit.

Conclusion : ce qu’est le jupitérisme

Les caractères du césarisme, esquissés ici, ont bien un écho dans notre époque. En filigrane dans l’histoire, cette conception, dont les racines sont plantées dans l’Empire de Napoléon Ier, dont le corps et l’apogée sont chez son petit-neveu, et dont les feuilles de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron continuent de chatouiller la décence politique, fleurit en même temps qu’il pourrit.

Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas à proprement parler le bonapartisme de Macron (phénomène bien plus général qui touche également sa politique économique, ou sa relation hostile aux travailleurs), mais une partie essentielle et proéminente de sa politique : sa conception de la légitimité, et son rapport à l’exercice du pouvoir. Ces caractères forment ce que nous pourrions qualifier de jupitérisme, qui est la pratique du pouvoir macronien, et qui n’est, nous l’avons vu, rien de nouveau : un césarisme à la Napoléon, un despotisme qui, à force de grimaces, tente de prendre l’aspect de la démocratie, mais qui n’en est que plus repoussant. Voilà à quoi ressemble le dernier espoir de la bourgeoisie.

Voilà ce qu’il faut renverser.

Jérémie Daire

*La surprise de cette élection fut sujet de nombreux commentaires. A titre d’exemple, il s’agit pour Marx d’un « réaction des campagnes contre les villes ». On trouve dans les Mémoires de Guizot le commentaire suivant : «  L’expérience a révélé la force du parti bonapartiste, ou plutôt du nom Napoléon. C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie républicaine et un principe d’autorité. »

**C’est là la double limite du plébiscite, qu’il dise son nom ou qu’il se cache : non seulement il ne saurait être une réelle expression démocratique, par l’orientation de la question et les conditions dans laquelle elle est posée. Mais encore il ne peut rien dire d’une rupture proche et brutale dans le cours des événements : la défaite de Sedan a coupé net l’enthousiasme des partisans du régime, en dépit pour ainsi dire du désespoir de ses opposants (« L’Empire est plus fort que jamais ! », s’exclame Gambetta après l’ultime référendum du régime, consacrant sa forme plus libérale peu avant son échec final) ; de même, tout plébiscité qu’il soit, le régime de Macron ne saurait résister à la brutalité d’une révolution prolétarienne, que ni ses acteurs ni même ses partisans les plus fervents ne sauraient prédire, comme l’histoire l’a montré.

Illustration tirée de la première de couverture de Emmanuel Le Magnifique, de Patrick Rambaud.

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