Point idéologique : les divisions de la gauche viennent des choix de partition sociale

La multiplication des domaines d’action de la gauche est certes à l’origine de la richesse de ses réflexions. Mais à terme, il arrive aussi que les idéologues ne se comprennent plus entre eux. Faisons une courte trêve dans ces débats, et revenons un instant sur ce qui est à l’origine des divisions de la gauche, causes probables de stérilité des débats, mais ô combien fertiles en idées, quand on en connaît les raisons.

NB : Par souci de clarté, et du fait du caractère doxologique de la démarche, les conceptions évoquées dans cet article ne sont pas développées. En substitut aux développements nécessaires à la pleine compréhension des divisions idéologiques dont il est question, une bibliographie indicative est proposée en fin d’article.

L’arbre survit aux feuilles qu’il perd. Nous sommes à l’automne du socialisme : la relative décomposition de la social-démocratie en France, en Europe et au-delà, qui accompagne et suit la catastrophe du stalinisme, n’invalide en rien le corps idéologique du socialisme – encore faut-il savoir poser les questions dans l’ordre. Il y a sous le capitalisme deux séparations idéologiques majeures (qui n’empêchent évidemment pas les divisions au sein des blocs de pensée politique, mais il importe ici de clarifier la question). La première concerne la pensée de la société en classe : une conception de la société en classes antagonistes, la prise en compte des rapports de production, est une prémisse nécessaire à tout raisonnement socialiste. Parmi ceux qui adoptent cette lecture, une seconde question se pose : celle de la compatibilité des intérêts des différentes classes. A notre belle époque d’impérialisme dégoulinant, ces deux questions successives forment le cœur des débats de la gauche ; prenons un moment pour les démêler.

La grille de lecture de la société a des conséquences politiques

La séparation de la société en classe ne va pas de soi. Elle se fonde sur l’analyse des processus de production, menant à la compréhension des processus d’exploitation d’une classe par une autre. (1) Non seulement cette division procède d’un travail d’analyse – économique et sociale avant d’être politique –, mais en plus elle est concurrencée par d’autres divisions, ayant toutes en commun de se construire sur des intuitions plus ou moins naturelles de la compréhension de la société.

L’option raciste

Une grille de lecture, dont l’aptitude à inspirer ou plutôt à fonder la barbarie a fait ses preuves, est celle qui repose sur l’idée des races d’homme. Dans cette conception, le genre humain serait composé de différents groupes ethniques, dont les différences biologiques seraient telles qu’il faudrait distinguer des espèces. De là un découpage des sociétés selon les prétendues races d’hommes.

 D’un point de vue biologique, les arguments scientifiques ne résistent pas aux faits. Ce qui définit l’appartenance d’un groupe d’individus à une même espèce, c’est la capacité de ces individus à engendrer une descendance fertile – voilà une preuve suffisante de la caducité des arguments biologiques. (2)

Pourtant cette pensée, bien qu’intellectuellement morte, survit, à l’état de vase croupie dont les réactionnaires opportunistes aspergent volontiers les esprits les moins au fait de la science. C’est qu’un tel découpage, s’il n’a aucun intérêt scientifique, est en revanche un point de départ politique commode pour toute sorte de justification de la barbarie.

L’option nationaliste

Autre découpage, non moins artificiel, mais en lien plus direct avec la société telle qu’elle se présente. La nation, construction imaginaire concomitante à l’Etat et qui atteint son apogée dans l’Etat bourgeois, découpe le monde en suivant les frontières. (3) Sous le capitalisme, la nation ou la patrie (qui sont, hors propagande, de parfaits synonymes) sont des armes de défense majeures de la bourgeoisie, et doublement : premièrement, parce qu’un tel découpage nie les divisions de classes et les remplace par des oppositions entre les peuples. En second lieu, pour son double sens : pour le bourgeois, la patrie est son patrimoine. Pour le travailleur la patrie, c’est sa famille, sa maison, au plus large ses connaissances. De fait lors des guerres entre nations, qui ne sont rien d’autres que des guerres entre coalitions capitalistes unies par un vague lien culturel (et de forts liens marchands), ce double sens unit la nation, incitant par le même mot les capitalistes à défendre les propriétés des capitalistes et les travailleurs à défendre… les propriétés des capitalistes.

En bref, la division du monde en nations est une construction bourgeoise qui n’a d’autre raison d’être que l’implantation chez les travailleurs de la volonté, pervertie, de défendre de leur vie la source de leur exploitation – les biens des capitalistes.

L’option populiste

 Une grille de lecture plus récente, simpliste en ce que ses défenseurs ne prennent pas même la peine de lui donner un air de justification sérieuse, est la conception des populistes. Le principe est le suivant : je suis populiste, je trace un trait dans le sol. De mon côté, le peuple, c’est-à-dire tout le monde. De l’autre côté, la caste, c’est-à-dire les autres. J’ai bien les gentils, les méchants, les amis, les ennemis, et je peux dès lors construire mon discours politique.

L’avantage évident de cette façon de penser, c’est bien sûr sa versatilité. Il semble même qu’il y ait là la version la plus pure des divisions artificielles de la société – chaque élément structurant y est présent comme en moule, prêt à être rempli : il y a des gentils, des méchants ; nous, et les autres. Précisez les éléments comme vous le préférez, créez votre propre division sociale sur le modèle populiste (gentils français contre méchants étrangers, nous les contribuables et eux les francs-maçons, les élus catholiques contre les damnés juifs…). C’est peut-être le plus grand danger de cette forme moderne de négation des classes qu’est le populisme, que d’être si vague : elle ouvre la porte à toutes les constructions imaginaires.

L’option classiste

Reste l’option classiste. La division de la société fondée sur la compréhension des modes de production, la distinction de la classe des exploitants et de celle des exploités (1). Pas de jugement moral, puisqu’au stade de pourrissement du capitalisme – que Lénine appelle impérialisme et le terme illustre l’idée (4) – c’est le genre humain entier qui en pâtit. Il est dangereux de résumer cette conceptions, et la littérature socialiste abonde assez en vulgarisation (1); retenons que dans nos sociétés modernes dotées d’un Etat, les forces productives sont assez développées pour produire plus que ce qu’il faut pour survivre ; les plus forts s’approprient le surplus ; de là la division en deux classes distinctes, esclavagiste-esclave, seigneur-serf sous le féodalisme, bourgeois-prolétaire sous le capitalisme.

Cette conception de la société en classes est la caractéristique essentielle du socialisme. De son adoption ou non dépend l’adhésion ou non à la famille des doctrines socialistes, la division entre cette famille et les autres. Nous pouvons maintenant en venir à notre seconde question, autrement plus importante : l’origine des divisions des socialistes entre eux.

Réforme ou révolution

Le fossé qui sépare les socialistes est celui qui sépare les stratégies révolutionnaire et réformiste. Dès l’instant qu’ils s’accordent sur la compréhension de la société de classe et se positionnent du côté de la classe ouvrière, il s’agit pour les socialistes de savoir si le régime de production est à réformer ou à renverser. Or il ne s’agit pas d’un choix de sensibilité ou d’opportunité : prôner la réforme du capitalisme ou la révolution est le terme de l’analyse du stade d’avancée du capitalisme.

Forces productives et impérialisme

Le capitalisme, comme tout régime de production reposant sur l’appropriation de la plus-value, est dans les premiers temps de son existence un facteur de progrès. Le progrès n’est pas chez les socialistes un terme vaguement positif pour parler de victoires politiques de la gauche : il s’agit strictement de l’accroissement des forces productives de l’humanité, c’est-à-dire de l’augmentation de la capacité des hommes à maîtriser leur environnement pour assurer et améliorer leur vie.

Au terme de cette phase de progrès, les contradictions internes du capitalisme le rendent de moins en moins apte à accroître les forces productives : dès lors, le seul moyen pour la bourgeoisie de continuer à faire du profit est l’investissement non plus dans les forces de production, mais dans les forces de destruction (de là les guerres et la barbarie inhérentes à ce moment de l’histoire du capitalisme). Ce second moment du capitalisme est l’impérialisme. (4)

Toute la question de la réforme ou du renversement réside dans l’analyse du stade actuel du capitalisme : si le régime est effectivement vecteur de progrès, alors il n’est pas pertinent de le renverser mais bien plutôt de le réformer, de sorte que le salariat profite de l’accroissement des richesses à mesure de leur travail et autant que les capitalistes. Si, en revanche, le stade suprême du capitalisme est atteint, toute réforme est vaine et la fin de la propriété privée, ne pouvant passer que par la prise de pouvoir par la classe ouvrière, s’impose (5).

Les deux voies du socialisme pourraient donc se résumer ainsi : la croyance dans la compatibilité des intérêts des deux classes, caractéristique des périodes de progrès, fonde le réformisme. Le constat, en revanche, de l’état impérialiste des forces productives ouvre sur la stratégie révolutionnaire.

Il est essentiel pour les socialistes d’aujourd’hui de se poser ces questions, et de les poser dans l’ordre : des individus se rencontrent, qui se revendiquent du socialisme en niant voire en n’ayant aucune connaissance de la lecture classiste de la société. Il arrive que, pour de mauvaises raisons, l’option révolutionnaire soit éjectée sans attention ni procès. Seule, l’analyse des conditions économiques de production, examen clinique de l’état de progrès – ou de pourrissement – des forces productives sous le capitalisme, peut éclairer le choix politique des socialistes.

Conclusion

Qu’en retirer ? Simplement que l’origine des partitions sociales sont des produits d’analyses économiques. La lecture de classes fonde le raisonnement socialiste. Parmi les socialistes, la stratégie révolutionnaire ou social-démocrate ne dépend pas de sensibilités personnelles : il résulte de – ou du moins suppose une prise de parti quant à l’état du capitalisme. Pour résumer : être socialiste, c’est admettre la séparation de la société en classes distinctes, que le processus de production oppose. Être réformiste, c’est considérer que le capitalisme est encore un vecteur de progrès, et donc la possibilité de négocier avec la classe dominante. Être révolutionnaire, c’est constater l’incapacité du capitalisme à augmenter les forces productives de l’humanité, et la plongée vers la barbarie qui s’ensuit nécessairement. Parler de stratégie politique, pour tout progressiste, ne peut se passer de poser d’abord ces alternatives – et d’assumer son choix.

Jérémie Daire


Bibliographie

Renvoi de notes :

1 : Le Capital de Karl Marx comporte notamment les analyses : de l’origine de la société de classes, des rapports d’exploitation, des contradictions internes du capitalisme, toutes utiles à comprendre la partition de la société en classes.

2 : Pour la contestation de l’argument raciste de la division entre les peuples, une relecture attentive de L’Origine des espèces de Charles Darwin suffit.

3 : Voir au sujet de l’origine de la nation L’Imaginaire National, d’Anderson.

4 : L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine*

5 : Programme de transition. Agonie du capitalisme et tâches de la Quatrième Internationale, Léon Trotski*

Voir aussi :

Histoire des gauches en France, On vous conseille le Volume 2. Sous la direction de Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, un collectif d’historiens a analysé le « peuple de gauche » et son rapport à l’exécutif, aux institutions et à la guerre au cours du XXe siècle.

Histoire du socialisme (les 4 tomes), Jacques Droz

L’Armée nouvelle, Jean Jaurès : cet essai de 1910 montre la manière dont le raisonnement socialiste est concurrencé par le réflexe national, et le rapport des socialistes à la guerre impérialiste

Salaire, prix et profit, Karl Marx, utile pour comprendre l’origine du salaire et les rapports d’exploitation interclasses.

Manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels* (et notamment la partie « qu’est-ce que le communisme ? », qui replace cette prise de parti dans le contexte de la pensée socialiste)

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