La France judéo-chrétienne ?

Les partis qui prônent aujourd’hui en France une « reconnaissance » des racines (judéo-)chrétiennes de notre pays conquièrent petit à petit du terrain dans la sphère politique. La preuve en est que deux d’entre eux, le Rassemblement National (ex-Front National) et la République en Marche — certes de façon plus cachée pour ce dernier (1) — ont rassemblé à eux deux plus de 50 % des voix lors des dernières élections européennes.

Il ne faut pas pour autant penser qu’une aussi grande frange de l’électorat français reste obnubilée par cette question, la preuve en étant le faible score d’un parti qui avait intégralement focalisé sa campagne autour de ce thème, le parti Les Républicains (8 %). Toujours est-il que leurs opposants politiques n’ont pas encore trouvé de réelle réponse à cette proposition très clivante, au risque de se voir aliéner les voix des électeurs catholiques, à l’exception peut-être de Jean-Luc Mélenchon, qui cultive une opposition franche à la présence de la religion dans la sphère publique (2) et en refuse l’héritage.

Nous nous proposons ici d’analyser l’idée des racines chrétiennes de la France en ses différents aspects, à savoir qu’il s’agirait là d’un « fait historique », que, par conséquent, il conviendrait de le « reconnaître » et qu’enfin, une reconnaissance de la religion chrétienne ne serait finalement qu’une aide apportée à la laïcité « à la française ».

Un « fait historique », la présence de la religion française au sein de l’État français l’est assurément. L’État, en tant qu’entité abstraite de gouvernement du territoire français, s’est d’abord construit avec l’appui du catholicisme, comme en témoigne le baptême de Clovis, la présence d’un roi qui figure parmi les saints de l’Église catholique, Louis IX, ou encore le régime du concordat, établi sous Napoléon Bonaparte, encore en vigueur aujourd’hui dans les territoires anciennement allemands, depuis 1870.

Est-ce à dire que la religion chrétienne fait partie de la France ? Elle y a joué un rôle, c’est indéniable, voire un rôle central, mais elle n’est pas la seule. En 1789, lors de la Révolution française, l’Église a été mise de côté, de même qu’à partir des années 1880, lorsque les députés républicains se disaient ouvertement anti-cléricaux, à tel point que l’État français, et plus particulièrement la République, se sont construits en partie contre l’Église catholique et ses assauts. C’est un fait historique.

L’argument selon lequel il faudrait « reconnaître » ce « fait historique » se heurte donc à ce qu’il faudrait peut-être aussi continuer de reconnaître le passé anti-clérical de la France. Toujours est-il que l’argument de la « reconnaissance » ainsi présenté demeure en soi-même légitime. Pourquoi ne reconnaîtrait-on pas aussi que la France a été longtemps un pays chrétien et qu’une partie significative de sa population s’y reconnaît ?

C’est ici, pensons-nous, que se trompent ceux qui prônent ces idées. En effet, l’État et l’Église ne sont en somme pas des institutions si différentes l’une de l’autre (l’Église gouverne d’ailleurs encore un État, par le passé bien plus grand qu’aujourd’hui) et les républicains de la fin du XIXe siècle ne s’y sont pas trompés lorsqu’ils s’opposaient farouchement à la
reconnaissance par l’État français d’une religion. On pourrait y voir de façon inverse ce que l’essayiste Yuval Noah Harari appelle des « croyances » (3).

En construisant le régime républicain, les gouvernants ont essayé de substituer à la ferveur catholique une ferveur républicaine, d’où l’idée de s’opposer de façon frontale à l’Église. Le vote lui-même devait être dans leur idée une grande messe républicaine, où les Français pouvaient aller témoigner tous ensemble leur attachement à la République en élisant ses dirigeants. Toute entité abstraite, telle qu’un État, n’avait en effet pas de grandes chances de survie sans une part de mysticisme (c’est d’ailleurs ce genre de mysticisme qui manque aujourd’hui à l’idée de République et qui pourrait expliquer en partie le taux d’abstention aux élections).

En rupture avec le pouvoir royal (ou impérial), les républicains ont réinventé en quelque sorte la maxime des guerres de religion « cujus regio, ejus religio » (4), en affirmant la République comme la nouvelle religion officielle de la France, sous couvert de neutralité religieuse (couverture qui a fini par prévaloir).

C’est pourquoi nous pensons que donner à la religion chrétienne un statut à part dans la laïcité à la française serait, bien loin d’accepter une part du passé de la France, plutôt opter, c’est-à-dire choisir pour un aspect de son passé au détriment d’un autre, là où le fait de comprendre ce que c’est que la France nécessiterait de prendre en compte l’intégralité de son histoire. Ces deux aspects, une France à la fois tributaire de la religion catholique à plus d’un titre et opposée à sa prééminence dans le débat public, sont en fait une plus juste définition de son histoire.

 

Jan Borrego Stępniewski

 

1 : Même si le Président de la République a pu annoncer « Nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il vous importe à vous comme à moi de le réparer », le 9 avril 2018 à
l’occasion de la conférence des évêques de France.

2 : En témoigne sa remarquée entrée dans l’Assemblée Nationale, où il a critique le drapeau européen : « c’est pas la vierge Marie ici ».

3 : Yuval Noah Harari, Sapiens. chez qui toute entité abstraite relève d’une croyance.

4 : Que l’on pourrait traduire par : « à celui à qui appartient une région, il est loisible d’y imposer sa religion ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *