La crise climatique est encore une crise capitaliste

Le plus grand danger du climat est d’en oublier la dimension politique. J’insistais en octobre dernier sur la différence entre problème politique et question individuelle. C’est aujourd’hui la question de l’articulation entre régime de production et préservation de l’environnement que je voudrais poser.

J’ai affirmé ici l’incompatibilité qui existe entre régime de production capitaliste et préoccupations écologiques, en des termes suffisant à affirmer la nécessité de sortir de ce modèle, mais trop vagues pour donner une idée concrète de ces contradictions. C’est donc à la suite d’une sévère autocritique que je publie ces compléments d’analyse ; sept mois plus tard (mieux vaut tard que jamais), pour réaffirmer la contradiction entre capitalisme et écologie. Cette incompatibilité est essentielles, puisqu’elle donne au combat pour le climat un caractère résolument révolutionnaire.
Ces contradictions tiennent en grande part à trois raisons : la première est le fonctionnement du capitalisme lui-même – étant la contradiction la plus générale, elle est à la fois la moins accentuée et la plus inséparable du capitalisme. La seconde tient d’un stade spécifique du développement du capitalisme : l’impérialisme. Cette analyse ne vaut donc que pour ce contexte historique précis (dans lequel nous avons la chance de baigner jusqu’au cou). La dernière raison qui sera développée ici concerne un caractère particulier de l’impérialisme : la toute-puissance des trusts, leur domination politique et économique, qui fait de toute tentative de réforme « verte » du capitalisme un échec annoncé.

Un problème inhérent au capitalisme

Pour comprendre la spécificité du régime capitaliste, il faut revenir brièvement sur l’histoire de la production (dont la part la plus récente est une histoire de l’exploitation). Dès le moment historique où les forces productives ont atteint un développement suffisant à la formation d’une production excédentaire, se forment deux classes : celle qui, disposant de la force, s’accapare cette production excédentaire, et celle qui se charge de la production. L’accaparement de cet excédent prend sa forme la plus pure dans l’esclavagisme : l’esclave produit pour le maître, qui lui rend seulement ce dont il a besoin pour vivre et conserve le reste pour lui-même – pas de monnayage de la production. Au cours de la période qui suit (après un interlude de barbarie et de relatif chaos), le féodalisme change la forme de l’exploitation – sans la supprimer : le serf sert le seigneur, le seigneur se sert. Là encore, un mode d’accaparement relativement sûr pour la classe dominante qui, les mauvaises années, peut toujours piocher dans les vivres du gueux (qu’a-t-il à y redire ? Il n’a même pas de cheval).

Le capitalisme, qui succède au féodalisme (par le moyen, cette fois-ci, de révolutions), ajoute cette particularité à l’exploitation que celle-ci dépend exclusivement de la marchandise. En effet, la valeur excédentaire ne se présente plus sous la forme de bétail ou de boisseaux de blé, prêts à être saisis par l’exploiteur : elle est intégralement contenue dans la marchandise, sous forme de plus-value. Conséquence fâcheuse : la condition, pour jouir de la production excédentaire, est de vendre la marchandise. Sans sa vente en quantité suffisante, pas de profit (mais toujours l’exigence de payer pour ses machines et la force de travail employée – dure vie pour la bourgeoisie !).

C’est cette nécessité pour le capitaliste d’écouler son stock de marchandise qui nous intéresse pour la question du climat, plus précisément deux conséquences de cette nécessité. La première concerne l’investissement : une production « éthique » implique un investissement (on ne fait pas passer six hectares d’agriculture intensive à un paradis de permaculture sans se gratter les poches). Or, qu’est-ce qui conditionne l’investissement ? Rien d’autre que la concurrence. Il n’est profitable à un capitaliste de réinvestir une partie de la production dans du capital mort que si cela lui permet d’écouler plus de marchandises. Et à une époque où l’environnement devient une préoccupation de plus en plus pressante, le bio se vend (dans une certaine mesure, nous y reviendrons). Mais il ne faut pas exagérer : jamais une enseigne ne fera plus pour l’environnement que ce qui est nécessaire à sa compétitivité. La production responsable n’est donc qu’un investissement compétitif de plus, au même titre que la vitesse de ou la qualité de production (il n’y a qu’à voir l’usage qui en est fait : jamais une marque n’a fait le plus petit effort écologique sans tambour ni drapeau – pas de batterie publicitaire, pas de retour sur investissement).

La nécessité de vendre la marchandise conditionne donc la responsabilisation de la production capitaliste. Elle est son seul moteur et sa plus grande limite, parce qu’elle est la seule règle qui vaille. C’est la seconde conséquence de la loi de l’écoulement de la marchandise : si le problème de l’écologie tient dans la production effrénée et déréglée de marchandises (mal réparties qui plus est), que dire de l’injonction à en vendre toujours plus ? Il y a une contradiction entre l’exigence de la durabilité, et celle de la vente. D’où l’obsolescence programmée : ce principe, réponse cynique à l’inadéquation entre quantité de vente et durée de vie de la marchandise, est en contradiction directe avec le principe de responsabilité.

Il y a donc, à tous moments du capitalisme, une contradiction majeure entre la nécessité d’écouler toujours et toujours plus de marchandises, et celle de produire de manière responsable. A cela s’ajoute un autre facteur, inhérent cette fois-ci au stade de développement actuel du capitalisme : la baisse de qualité de la production.

Le problème du pouvoir d’achat

Pour caractériser ce qui, au stade impérialiste du capitalisme, s’oppose à la responsabilisation de la production, il faut revenir sur la racine du problème. Soyons bas un instant, parlons d’économie.

Tout régime de production fondé sur l’exploitation comporte deux phases. Une première où, par ses propres moteurs, il s’étend et se perfectionne en s’appuyant sur les contradictions de classe, et au cours de laquelle il constitue un progrès, c’est-à-dire qu’il est un facteur d’accroissement des forces productives. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les pyramides, les cathédrales et les gares du XIXème siècles – autant de miracles nés dans l’âge d’or de l’esclavage, du servage et du capitalisme. Mais, à mesure que les contradictions de classe s’accentuent, elles se rapprochent fatalement du point où, incapable de les dépasser par l’expansion autant que de les résoudre, le régime de production s’auto-détruit progressivement. Un exemple flamboyant de naufrage de l’esclavage est l’effondrement de l’empire romain, et les siècles de barbarie qui ont suivi. Le féodalisme a, en Europe, fait place au capitalisme par une série de révolutions bourgeoises. Qu’en est-il du capitalisme ? Je veux dire par là, quelle forme prend-il lorsqu’il n’est plus capable de représenter un progrès ?

Le moteur qui élève un régime de production devient celui qui le dévore. Pour le capitalisme, ce moteur s’appelle le profit. Sans s’attarder trop longtemps dessus ici, rappelons le fait essentiel que représente la baisse tendancielle du taux de profit. Il se calcule en divisant la plus-value (ou bénéfice, pl) par la somme du capital mort (le total investi, c) et du capital vivant (la force de travail, v) : t = pl / c + v . Or, la compétition entre capitalistes pousse à investir toujours plus (augmentant la valeur de c) et, si le bénéfice peut augmenter légèrement pour le sage investisseur qui aura, par un bon investissement, mangé son voisin, cette hausse est éphémère, tandis que la hausse du capital fixe ne diminue pas avec le temps, et même qu’elle ajoute au coût d’achat le coût d’entretien. De fait, la tendance du taux de profit est à la baisse (insistons : c’est une baisse tendancielle et non homogène). Dans la phase de croissance du capitalisme, cette baisse tendancielle du taux de profit est sans cesse compensée par la conquête de nouveaux marchés. Mais que ce passe-t-il quand, à la fin du XIXème siècle, tous les marchés sont exploités, que les capitalistes trop serrés sur le sol européen ont colonisé tous les continents, et que même alors, serrés les uns contre les autres, ils n’ont plus la place d’étendre les bras ? Impossible de s’étendre. Comment, alors, faire face à cette baisse tendancielle du taux de profit ? Deux solutions : la première, faire baisser le c. Cela se traduit par des guerres entre coalitions capitalistes, généralement nationales (voire regroupant plusieurs nations) : la guerre impérialiste. La première du genre est le premier conflit mondial de 1914-1918. La solution de la guerre impérialiste permet pour un court temps, par l’industrie de guerre pendant le conflit et celle de la résilience durant l’après-guerre, de relancer la production (du moins jusqu’à la prochaine guerre, plus violente encore, plus décomposée et plus destructrice) – mais elle est quelque peu radicale, trop du moins pour enchaîner guerre sur guerre (la situation géopolitique actuelle, cependant, tend à me faire mentir sur ce dernier point).

Entre deux conflits, la solution pour contrer un peu la baisse du taux de profit est d’écraser le coût du travail (v). Cela se traduit par des attaques contre les acquis des travailleurs, le combat syndical ayant en somme pour seul but de donner plus de prix à la main-d’œuvre (et de rendre les conditions de vie des travailleurs moins insupportables). Or, conséquence tragique : baisser le coût du travail, c’est réduire le pouvoir d’achat des travailleurs – ce qui a deux conséquences : la première, que cela contredit la nécessité d’écouler la marchandise (le prodige du fordisme était de payer les employés juste assez pour qu’ils soient capables de s’offrir une Ford). La seconde, plus grave pour le problème de l’écologie : la baisse des revenus élargit le marché du produit bas de gamme. Comment envisager qu’une population que l’on paie toujours moins aille s’offrir toujours plus de produits respectueux de l’environnement (qui ne le sont, nous l’avons vu, que dans la mesure où cela constitue un avantage comparatif) ? Le fromage bio et les pâtes sans gluten coûtent plus cher qu’un bon vieux poulet élevé en batterie.

Le pourrissement du capitalisme induit donc une baisse de qualité des marchandises produites, destinées à un public de plus en plus pauvre, ou plutôt de plus en plus largement pauvre. Si j’ai pris l’exemple des travailleurs c’est que, contrairement à l’Europe de Marx ou à la Russie de Lénine, le salariat constitue aujourd’hui la majeure partie de la population. Mais, s’il est la seule classe révolutionnaire, il n’est pas la seule classe opprimée. La paysannerie, et par extension des franges de plus en, plus larges de la petite bourgeoisie, mais aussi les inventions récentes en termes d’exploitation (« l’auto-entrepreneurs » de la start-up nation uberisée, qui n’est au fond qu’un travailleur isolé et privé de ses droits, le vacataire, le travailleur précaire…), toutes ces franges sont victimes de la même oppression, sous des formes légèrement différentes. Cette forme qu’a pris l’impérialisme moderne ajoute un autre obstacle au changement de régime de production.

La toute-puissance des trusts

Dans une république démocratique, il y a deux moyens de gouverner par la richesse : diriger par la Bourse, et corrompre les fonctionnaires. C’est ce qui fait ce régime si adapté au capitalisme, qui consiste précisément à la concentration des capitaux entre les mains de la classe dominante. C’est ce qui fait des trusts des agents de leur propre sécurité : propriétaires de médias de masse, lobbyistes, propagandistes, les possédants savent s’assurer de la protection politique. Comment croire à une réforme du régime dans conditions ? Jetons un œil aux possibilités légales qui s’offrent à nos ambitions écologiques : des lois locales, et des sommets mondiaux.

Dans le premier cas, qu’il s’agisse de mesures nationales ou supranationales, le problème se résout par l’absurde. Imaginons que l’UE veuille légiférer réellement sur le glyphosate, c’est-à-dire qu’elle déploierait des moyens pour faire appliquer les restrictions (ne riez pas !) : jamais les capitalistes Européens ne se laisseront livrer en pâture à leurs pairs d’outre-Atlantique, qui ont le bon sens d’être bien moins regardants sur les cancers des producteurs et des consommateurs. A moins de trouver un moyen de se spécialiser d’une manière ou d’une autre, la législation écologique est au mieux un frein au profit, au pire un suicide pour la bourgeoisie locale.

Soit, me dit-on, légiférer pour certains capitalistes et pas d’autres, c’est déséquilibrer la partie – cela nuit à la sainte concurrence libre et non faussée. Faisons donc des lois pour tous ! C’est le sens des conférences et sommets internationaux (G7, G20, COP…). Le problème quand on écrit les règles d’un jeu, c’est qu’il suffit que l’un triche pour que chacun soit obligé de le suivre, s’il veut avoir une chance de gagner. D’où les vœux pieux allègrement signés par tous, voire un retrait cynique et assumé des accords internationaux (bonjour Donald), suivi de l’application inexistante de mesures non-contraignantes.

Ceux qui font les lois sont ceux qui ont le moins d’intérêt à la prise en compte de la préservation de l’environnement. Comment pourrait-il en être autrement ? Pour qu’un régime d’exploitation fonctionne, il faut que le pouvoir aille aux exploiteurs, or climat et capitalisme sont, nous l’avons vu, fondamentalement incompatibles.

Les revendications climatiques sont des revendications révolutionnaires

Quand une centaine de compagnies est responsable de plus des deux tiers des émissions de gaz à effet de serre, difficile d’avaler la pilule de la responsabilité individuelle. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut gaspiller l’eau et laisser la lumière allumée ; mais ces petites attentions sont tout au plus des actes de personnes civilisées – pas des actes politiques. Toute la volonté individuelle du monde ne suffira pas.

D’autres éléments auraient pu être évoqués. Parlant de la préservation de l’environnement, que dire du nucléaire ? Et non seulement du danger du nucléaire civil : une poignée d’Etat dans le monde possède chacun une force de frappe suffisante à faire sauter plusieurs fois la planète – peut-on faire meilleure menace pour l’environnement ? Les problèmes de l’impérialisme se recoupent, et nous voyons ici comme la question du climat soulève les questions de la guerre, de la démocratie aussi bien que de la ruine économique.

Que le capitalisme ne permette pas la protection de l’environnement fait de la lutte pour le climat un combat contre le capitalisme. Mais, les tenants de ce système étant aussi les gardiens de ses lois, la réforme est une douce utopie. Seul le renversement du régime fondé sur la propriété des moyens de production permettra, non pas directement d’assurer, mais d’envisager la défense du climat – dans les limites du possible qu’il nous reste.

Il y a bien une urgence climatique. Et c’est urgence est d’abord une urgence révolutionnaire.

 

Jérémie Daire

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