L’interview de Rémi Féraud

Nous avons rencontré Rémi Féraud, sénateur du Parti Socialiste et ancien maire du 10eme arrondissement de Paris, pour faire un point sur la social-démocratie en France. Notre rencontre a lieu un samedi après-midi dans les locaux de sa section, dans le 12e arrondissement.

Rémi Féraud amorce notre entrevue par un bilan de la situation, et notamment celle du PS. Le constat est clair et sans appel. Le quinquennat, largement contesté, est trop récent, ce « qui rend le parti trop inaudible ». Alors que la débâcle du parti aux présidentielles hante encore la vieille maison, le paysage politique français ne peut, selon lui, se passer d’une gauche social-démocrate. « Les gens vont se retourner vers le PS ou vers une gauche gouvernementale, probablement vers 2020, voire 2022. »

Il nous expose alors son parcours. De son engagement politique naissant pendant ses études à Sciences Po Paris qui se matérialise par son adhésion à la section des MJS de l’école en 1993, le futur sénateur s’immisce dans les arcanes politiciennes. Le contexte politique dans lequel il a commencé son engagement, qui est en certains points similaire au nôtre, le porte à croire à un avenir pour une gauche gouvernementale.

De fait, 1993 ou l’année de la défaite du Parti Socialiste aux élections législatives alors que François Mitterrand exerçait son mandat. Ce-dernier s’était retrouvé avec une assemblée très largement à droite, et n’avait pu conserver que 52 sièges pour une gauche gouvernementale.

Mais, si on peut comparer cette situation à l’effondrement qu’a connu la gauche aux élections présidentielles de 2017 avec leur 30 députés élus, Rémi Féraud reconnaît que la situation diffère. La prégnance du clivage gauche/droite en 1993 n’est plus aussi vraie et claire de nos jours.

LUEURS : Vous êtes tout récemment devenu le nouveau premier secrétaire du Parti socialiste de Paris. Quel est votre ressenti sur l’avenir du PS à Paris ?

RÉMI FÉRAUD : Au-delà de Paris, je pense que 2020 est un rendez-vous à ne pas manquer. On espère tous un sursaut de la gauche aux élections municipales. Les municipales relèvent davantage d’un ancrage politique que d’une dynamique nationale autour d’un mouvement, et la vieille maison pourrait réussir à se relever grâce à sa puissance militante à l’échelle des communes. En ce qui concerne Paris, le maintien d’Anne Hidalgo à la mairie est l’enjeu majeur que nous avons aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que la gauche et Paris vivent une grande histoire depuis l’élection de Bertrand Delanoë aux élections municipales de 2001. Le PS est depuis près de vingt ans la première force de Paris, et pourtant la vieille maison n’a plus qu’un député à Paris. De plus, le PS se doit de relever les objectifs sociaux et écologiques afin de faire de Paris une métropole durable. D’où cet enjeux essentiel en 2020, qui en cas de victoire participera à une reconstruction nationale, bien que rien ne soit garanti. La défaite de 2017 nous a appris la faiblesse des vieux fiefs et le danger de les considérer comme acquis. La force du PS est la diversité des gauches qui la compose, bien que ça puisse aussi être sa faiblesse. Mais à Paris, on a nos chances de réussir.

L : Comment pensez-vous que les socialistes puissent à nouveau redevenir une famille politique centrale dans le paysage politique français ?

R.F : Pour se reconstruire, les socialistes ont besoin de temps. C’est un processus en deux étapes, d’abord en 2020 puis vers 2022, va nécessiter un leadership capable d’imposer l’alternative sociale-démocrate entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Il va aussi falloir un effort et une prise de conscience d’une part des sociaux-libéraux car il s’agit d’être de gauche, et d’autre part d’une gauche plus extrême car il faut savoir être modéré. La belle période d’un leadership à gauche qui savait rassembler, cela remonte aux années Jospin. Aujourd’hui, l’enjeu est déjà que les électeurs prennent conscience de qui est Jean-Luc Mélenchon. Mais en ce qui concerne les élections municipales, le PS peut gagner et faire revenir la vieille maison au centre de la vie politique. Et d’une certaine façon, le PS se doit de retrouver sa force d’opposition. Le PS perd sa raison d’être quand il n’a aucune chance d’atteindre le second tour.

L : Vous avez dit dans une interview au Parisien en décembre que le bilan des socialistes et de la gauche à Paris est considérable. Selon vous quelle est la mesure la plus forte que vous ayez prise durant ce mandat ?

R.F. : La mesure la plus marquante et la plus médiatisée, c’est bien évidemment la piétonisation des berges de Seine. On en est fier, d’autant que ça a été un bras de fer. Avec les millions de visiteurs accueillis ces dernières années, la piétonisation des deux rives est un succès aujourd’hui reconnu majoritairement, et la décision du tribunal administratif montre bien l’intérêt public de ce projet. Outre cette piétonisation, la mesure la plus importante qui a été prise par l’équipe d’Anne Hidalgo, c’est la prise en charge des réfugiés par la mairie de Paris.

L : Anne-Hidalgo a annoncé récemment la gratuité des transports pour de nombreux jeunes parisiens et les retraités. Pourquoi avoir décidé de rendre les transports gratuits ? Est-ce que cela ne va pas représenter un coût énorme pour les finances de la ville ?

R.F : Il faut bien comprendre que c’est, pour l’instant, une gratuité partielle qui s’applique aux seniors et aux moins de 18 ans. Bien que la réforme soit passée, elle reste mal acceptée et incomprise. Cette réforme s’inscrit dans une double volonté. Pour nous, il est important de soutenir les seniors et leur mobilité. J’en conviens, le coût de la réforme est élevé mais l’objectif est de soulager le pouvoir d’achat des familles. Un élargissement pour les étudiants m’apparaît comme nécessaire mais il ne peut se faire qu’avec la région. Bien sur, il y a une opposition aux décisions de Mme Pécresse (concernant l’augmentation de la carte Navigo NDLR), mais surtout pas de “guéguerre”. Pour moi, il s’agit plus d’avoir une longueur d’avance. Il est évidemment encore beaucoup trop tôt pour parler d’une gratuité totale des transports mais un des objectifs majeurs pour la mairie et les socialistes est d’étendre cette gratuité des transports, d’aller plus loin dans l’accessibilité et la mobilité.

L : Malgré le tarif unique, le coût des transports reste élevé pour les parisiens et cela peut toucher notamment les familles les plus modestes. De plus, Paris est vue comme une ville qui se “boboïse” où les classes populaires peinent à rester en raison du coût de la vie. Où en est la mixité sociale à Paris aujourd’hui ?

R.F : Déjà, le terme “bobo” a considérablement évolué depuis une dizaine d’années (rires). S’il n’y a pas la part bohème, il n’y a pas de bobo. Mais le problème n’est pas la boboïsation, c’est l’embourgeoisement. Face à la gentrification de nombreux quartiers parisiens et à l’augmentation croissante du prix de l’immobilier, il faut mettre en avant la création de logements sociaux. Depuis la prise de fonction de B. Delanoë, la ville de Paris s’est vue dotée de 100 000 logements sociaux. D’ailleurs, Mme Hidalgo a inauguré le 31 janvier le 100 000ème logement social (avenue du Maréchal Fayolles dans le 16ème). Il faut à tout prix se défaire de la célèbre caricature sur Paris : très bourgeoise et très populaire.

L : Le prix des loyers et de l’immobilier est aussi un frein pour le maintien des classes populaires à Paris et/ou pour leur permettre d’acheter. La ville a relancé son initiative d’encadrement des loyers. En quoi cela consiste exactement ?

R.F : L’initiative d’encadrement des loyers vient effectivement d’être relancée par la mairie de Paris. Ce dispositif consiste en une régulation du prix de la location : un propriétaire ne peut pas louer au dessus du prix moyen. Cette initiative se réinscrit dans la loi ÉLAN qui remet au goût du jour la loi ALUR de 2014. À mon avis, le principal défi est d’arriver à maintenir une ville accessible à tous pour ne pas devenir comme Londres ou Dublin. C’est dans cet objectif que le travail des socialistes à la mairie de Paris doit s’inscrire !

Interview réalisée par Thibault Vermeulen et Gautier Serra.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *