Généralisons la démocratie participative

Dunkerque, une ville prônant la codécision et la coproduction entre les citoyens et les élus ? Patrice Vergriete, maire de cette ville du bord de mer, a mis en place des espaces de démocratie locale, afin de restaurer la relation de confiance entre les élus et les citoyens.

 

Suite aux élections en 2014, la nouvelle équipe municipale s’est donnée l’objectif de “gouverner la cité autrement”. Pour cela, elle s’est donnée trois mots d’ordre pour impliquer les Dunkerquois : participer, décider et agir. Permettre aux citoyens de participer à la prise de décisions qui concernent leur quotidien nécessite un grand travail avec l’administration municipale. C’est un vrai défi pour la ville : redonner le pouvoir aux habitants, et faire en sorte que ces derniers participent aux prises de décisions. Ce qui n’est pas toujours facile.

 

La ville de Dunkerque s’appuie sur une pluralité de démarches participatives à différentes échelles pour toucher un maximum de Dunkerquois. Les 88 000 habitants, riches de leurs diversités, n’ont pas les mêmes capacités pour s’engager dans la vie de la cité. Les dispositifs de démocratie participative mis en place vont donc de l’information des habitants par le biais de réunions publiques jusqu’au pouvoir de décider directement et de co-construire des projets développés dans les conseils de quartier. En effet, la municipalité considère l’écoute approfondie de la population et l’échange direct entre les habitants et leurs représentants élus comme incontournables. Elle trouve important d’agir avec pédagogie afin de toujours se faire comprendre par les habitants, et souhaite aussi promouvoir des relations de coresponsabilité et de réciprocité. Tout en travaillant avec des associations, la ville cherche à valoriser le bénévolat et les initiatives locales.

 

Pour refonder la vie démocratique locale, les élus veulent faire de Dunkerque un laboratoire de démocratie participative, où l’expérimentation de démarches participatives ambitieuses et collectives, ainsi que le croisement de ces-dernières, a pour objectif d’améliorer continuellement ces dispositifs. Un tel projet nécessite de viser l’implication de la population dans sa diversité. Ces foyers de démocratie participative sont appelés à Dunkerque les Fabriques, d’Initiatives Locales (FIL) et sont gérés par les maires adjoints de quartier. Les habitants peuvent s’engager dans des FIL afin de concrétiser leurs propositions, dans différents domaines : l’aménagement d’un espace public, la gestion des stationnements automobiles, la culture, l’animation… Il faut néanmoins noter que tout est cadré par la ville, et que le processus décisionnel peut se faire de deux façons. Soit la décision est partagée entre les habitants, la ville et les partenaires du projet ; soit la ville définit une délégation de pouvoir vers les habitants sur certains espaces ou domaines clairement définis.  

 

La concrétisation des FIL se fait sous forme d’ateliers alliant la co-production de projets avec les habitants, des dynamiques d’éducation populaire et du soutien de gestion et de financement pour les initiatives des habitants. L’administration municipale investit beaucoup dans la communication des projets en cours, qui est essentiel pour mobiliser les habitants et les faire prendre conscience de leur capacité à faire évoluer leur espace de vie. L’objectif étant de restaurer les relations entre élus et citoyens, la prise de conscience par les habitants des pouvoirs qui leur sont confiés est primordiale, pour que ces derniers en profitent et participent activement avec la mairie à la vie de la cité.

 

Si renouer les relations entre citoyens et élus est l’ambition de la municipalité, la tâche est ardue : les citoyens n’ont pas encore conscience des pouvoirs de décision qui leur sont offerts. Bien que l’écoute attentive de ce que les habitants vivent au quotidien soit plutôt efficace, les principaux soucis que la ville rencontre se trouvent dans la dimension de co-production et du partage de la mise en oeuvre. En effet, les citoyens qui sont présents lors des conseils de quartier dépassent difficilement le stade de la revendication personnelle de leur espace de vie (par exemple : bruits, crottes de chien…), et ceux qui se mobilisent régulièrement sont trop peu nombreux. Les agents ont du mal à mobiliser la diversité d’habitants attendue. La restauration de la relation de confiance en est fragilisée puisque les citoyens ne vont pas au bout des étapes de la FIL, et les habitants n’ayant participés qu’aux premières réunions de revendications font face à un décalage entre leur préoccupation de départ et la réalisation finale de la FIL. C’est d’ailleurs là que communiquer sur les travaux réalisés est essentiel pour faire prendre conscience aux habitants qu’il y a eu une coproduction citoyenne, et que ces derniers ont la possibilité de s’engager dans les projets qui suivront pour apporter leur pierre à l’édifice, si ce qu’ont fait les autres citoyens ne les satisfont pas.

 

Prenons comme réalisation concrète la FIL de l’espace public Saint-Nicolas dans le quartier de Petite-Synthe réalisée en 2017. Le seul cadre imposé par la municipalité sur ce plan local d’urbanisme était que cette FIL devait permettre la réalisation d’une liaison piétonne entre deux avenues. Il a donc été proposé aux habitants du quartier de travailler sur ce projet d’aménagement autour d’une place d’église se trouvant entre deux grosses écoles primaires de la ville. Il a dans un premier temps fallut mettre en place des ateliers avec les habitants pour faire le point sur ce qui allait et ce qui posait problème, et sur ce qui était souhaité ou rejeté de manière unanime. Le constat réalisé dans ces ateliers était que la population souhaitait développer les services de commerce et les espaces verts, et que les stationnements étaient insuffisants, que l’espace n’était pas entretenu, qu’il manquait des bancs et une aire de jeux pour les enfants et que la circulation était difficile lors des heures d’entrée et de sortie des écoles. Ces ateliers ont ensuite travaillé avec des urbanistes, des paysagistes et les agents municipaux sur l’imagination et la réalisation d’un espace qui serait plus agréable et qui répondrait aux souhaits des habitants. Christophe Lestoquoy, le directeur de la mairie de quartier de Petite-Synthe, estime que si rien d’étonnant n’a été dit dans les souhaits des habitants, il était important que ce soit les habitants qui analysent ces besoins avant la coproduction. Cela a permis aux habitants de comprendre le résultat final et de mieux accepter le fait que certaines de leurs revendications personnelles n’ont pas pu être satisfaite, et d’éviter des mesures prises arbitrairement par la communauté urbaine. Il glisse cependant à la fin de la rencontre qu’un tel projet de participation citoyenne nécessite un énorme travail préalable de l’administration municipale : pour trois mois d’ateliers sur un projet avec les habitants en 2017, c’est un dossier ouvert en septembre 2015.

 

De manière plus large, la ville de Dunkerque a du mal à mobiliser des citoyens bénévoles, malgré de très gros efforts de communication (affiches, réunions publiques, réseaux sociaux…). Favoriser le bénévolat semble alors un travail culturel sur le long terme, afin de faire évoluer les pratiques citoyennes et la vision qu’ils ont de la démocratie, car la population semble aujourd’hui peu convaincue par la démocratie locale, pouvant être perçue comme un argument politique de façade. Pourtant, lorsqu’on suit les équipes municipales dans leur quotidien, on se rend compte de l’énergie fournie par ces équipes dans la volonté de rendre possible l’idéal de démocratie participative. Leur engagement au quotidien dans leurs missions est indéniables, même s’il reste des barrières les séparant encore des citoyens. Par exemple, Christophe Lestoquoy fait remarquer qu’on parle “d’aller vers les citoyens”, comme si les instances politiques accompagnées de leur administration se trouvaient en dehors de la réalité des citoyens. De plus, la ville souffre du manque de corps intermédiaires, qui permettaient autrefois de faire plus facilement le lien entre les habitants et les élus. Aujourd’hui les syndicats sont bien moins importants, et les “Habitants relais”, qui sont des volontaires dans les maisons de quartiers, paraissent très loin de ce qui a pu exister dans les années 1970s avec les banlieues rouges et leur influence dans les quartiers, où ils assuraient une sorte de contrôle social informel. Malgré tout, la mairie remarque une participation en hausse. Cela s’illustre dans les consultations des citoyens par le scrutin universel direct, comme par exemple sur la question des rythmes scolaires où les parents se sentent directement concernés : la participation a atteint cette année 43,1% des citoyens locaux.

 

La ville de Dunkerque incite le lancement d’initiatives d’animation de quartier en donnant aux citoyens les moyens de réaliser ces projets. Afin de faciliter le développement d’initiatives locales, la ville a mis en place le Fond d’accompagnement citoyen des Initiatives Locales (FacIL), qui soutient financièrement les associations et les habitants pour la réalisations de projets d’animation collective. Le FacIL est porté par une commission dans chaque quartier, composée de dix habitants volontaires tirés au sort, d’un représentant de l’ADUGES (Association dunkerquoise de gestion des équipements sociaux) et de deux élus ne prenant pas part aux décisions. Les quatre commissions de FacIL se partagent un budget d’environ 10 000€ par an pour aider au financement de projets d’animation qu’ils sélectionnent par dépôts de candidature. L’objectif est de libérer les habitants ayant des idées du côté comptable et administratif d’une initiative locale. Le FacIL peut donner 600€ par projet et redirige ces habitants engagés vers les maisons de quartier pour les aider lors des démarches administratives et lors de la recherche d’autres subventions. En 2017, c’est plus de 80 initiatives locales qui ont été soutenues et réalisées afin d’améliorer le cadre de vie dans les quartiers.

 

Si de nombreux outils sont mis en place pour que le citoyen puisse réellement être un acteur de la vie de son quartier et pour qu’il puisse intervenir directement dans les choix qui concernent son quotidien, la ville doit réussir à communiquer avec lui et à s’expliquer. Le défi majeur de la municipalité est d’innover sans cesse pour renforcer le dialogue élus-habitants. C’est pourquoi de gros efforts pédagogiques sont faits dans les conseils de quartier pour nourrir le débat et la réflexion, et que l’équipe municipale n’a de cesse de chercher les moyens les plus efficaces pour faire entendre sa voix et surtout se faire comprendre par l’ensemble des citoyens. Entre une journée avec le maire, les apéros-citoyens avec ce-dernier, les réunions publiques ou encore les cafés rencontres, il y a une réelle volonté de créer les conditions d’un vrai dialogue social entre les élus et les habitants. Afin d’expliquer le plus clairement possible les projets d’aménagement en cours, le maire Patrice Vergriete organise cette année des visites de terrain en bus avec lui dans le rôle du guide lors de l’exploration des différents chantiers.

Sans ces dispositifs de communication et l’éducation à la démocratie participative pour les plus jeunes, les dispositifs de démocratie locale semblent vains, malgré l’extrême nécessité, dans un contexte de désenchantement et de méfiance vis à vis de la politique, de réaffirmer la démocratie dans nos territoires et de renouer les liens élus-citoyens.

Thibault Vermeulen

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