Faut-il opposer socialisme et mondialisation ?

Associer socialisme et mondialisation, est-ce bien raisonnable ? Si ces deux entités apparaissent comme difficilement conciliables, leur jonction, elle, semble être nécessaire. Ne faudrait-il donc pas repenser le socialisme dans la mondialisation et opérer un changement d’échelle plus enclin avec les valeurs de la gauche ?    

 

Alors qu’en tant que doctrine d’organisation sociale, le socialisme entend faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers au moyen d’une organisation concertée qui vise l’établissement d’une société juste et égalitaire, il semble drastiquement opposé à une mondialisation promouvant l’interdépendance accrue entre les économies et les différents espaces du monde par l’intensification des échanges conduisant ainsi à la création d’un espace mondialisé. Comment imaginer un autre lien  qu’une incompatibilité lors de la confrontation de ces deux concepts ?

 

A l’organisation concertée du socialisme s’opposent des règles fixes établies pour tous les États concernant notamment le commerce et la concurrence, règles immuables, rarement rediscutées par des institutions représentatives. À la promotion de l’intérêt général s’opposent les intérêts des multinationales qui bénéficient très largement de ce système libéral mondialisé. À la volonté d’établir une société juste s’oppose une mise en concurrence entre les espaces et les différents acteurs qui a pour conséquence une augmentation sans précédent des inégalités à toutes les échelles. Enfin, à la visée durable du socialisme – qui suppose nécessairement une gestion durable des ressources afin que les besoins des générations futures ne soient pas compromis par les besoins des générations actuelles – s’oppose une multiplication des flux insérée dans une logique de surconsommation qui a notamment pour conséquence la surexploitation des ressources. Cette comparaison sommaire permet déjà de prendre conscience de l’impossible correspondance entre cette doctrine et ce système.

 

Une gauche se battant pour une autre mondialisation…

Cependant se borner à ce constat mène à une impasse, celle notamment d’un « protectionnisme » radical qui ne semble pas tellement plus compatible avec le socialisme que la mondialisation. Il s’agira donc non pas de « s’adapter » à ce système, ni de s’y fermer drastiquement mais bien plutôt de le repenser, de le redéfinir pour mieux le reconstruire. C’est l’idée défendue notamment par Jürgen Habermas qui oppose aux réponses « globales » à la mondialisation des réponses « différenciées », les premières supposant soit d’accompagner la mondialisation néo-libérale soit de s’y fermer radicalement en mettant en place des politiques protectionnistes.

 

Ainsi, ces deux « options » semblent l’une comme l’autre opposées aux idéaux socialistes, l’une faisant primer le marché mondial sur les protections sociales et l’autre allant à l’encontre des idéaux égalitaires et universalistes du socialisme en nourrissant notamment l’hostilité à la diversité culturelle. À ces réponses « globales » peu convaincantes il oppose donc des réponses « différenciées » appelant soit à une position défensive de la part de l’État qui, par des lois compenserait les « actions » du système capitaliste mondialisé, soit à une position offensive qui suppose un politique supranationale. Habermas prend, pour illustrer la seconde idée, l’exemple de l’Union Européenne, qui selon lui, offre une « démocratie par-delà l’État national »  et semble plus apte à contrecarrer les effets néfastes de la mondialisation tant sur le plan social qu’environnemental. Cependant il s’agirait d’une Europe réformée, tendant vers un modèle fédéral qui aurait la force de prendre des décisions démocratiquement ; des décisions qui pourraient corriger les effets de ce système libéral en imposant notamment une solidarité étendue à tous les citoyens de l’Union en mettant en place par exemple une forte redistribution.

C’est l’idée d’une « gauche cosmopolitique » défendue par Ulrich Beck, une gauche qui se bat pour une « autre mondialisation » en s’opposant aussi bien aux politiques néo-libérales qu’aux politiques protectionnistes. Ainsi il ne s’agit pas de se fermer à la mondialisation mais de la reconstruire en s’interrogeant notamment sur ce que cette interdépendance, entre les espaces aux niveaux diplomatique, politique et culturel, peut nous apporter. La solidarité internationale qui conditionne selon Léon Blum la « démocratie sociale » semble en effet être le moyen idéal pour lutter contre la criminalité financière et empêcher les multinationales de liguer les États les uns contre les autres, dans une concurrence ruineuse pour leur système de protection sociale et environnementale mais aussi pour permettre l’avènement d’une société plus juste.

 

… qui nécessite un changement d’échelle

Même si la mondialisation et ses conséquences peuvent et doivent être régularisées par des institutions supranationales démocratiques, penser la consommation, la production et même la discussion sur une plus grande échelle semble plus à même de convenir aux idéaux socialistes. Cela permettrait notamment de réduire les émissions de CO2, de faire vivre les petits producteurs et artisans et surtout entraînerait une plus grande participation des citoyens, se sentant alors plus aptes à s’exprimer et à agir sur des enjeux à leur échelle. Il s’agit donc de mener différentes actions à différentes échelles, non pas de rejeter tout ce qui se fait à une échelle globale mais bien plutôt de mêler grande échelle et petite échelle. Comme la monnaie locale ne pourrait pas fonctionner s’il n’y avait pas de monnaie globale, les actions à l’échelle globale – concernant notamment le développement durable – ne peuvent être viables si elles ne sont pas mêlées à des actions à l’échelle locale. En effet, les actions concrètes se font bien plus facilement à petite échelle, notamment car la prise de conscience est bien plus simple à l’échelle de l’espace vécu, puisque cet espace concerne les moments les plus immédiats de la vie des habitants et suppose un plus grand intérêt de la part de ces derniers. Il en va de même pour la participation à la démocratie. A l’échelle d’une ville les habitants se sentent directement concernés et par conséquent ressentent une plus grande légitimité à s’exprimer. De plus, ils sont témoins quotidiennement des enjeux autour de leur ville, ce qui leur permet d’avoir une vision plus appropriée des politiques durables.

 

C’est d’ailleurs l’idée mise en avant par la création de l’Agenda 21. Deux idées majeures en découlent : d’une part l’importance de la participation de la population. La durabilité, au-delà des enjeux purement environnementaux, implique en effet la mise en place d’une démocratie participative dans la mesure où une action citoyenne est souhaitée. D’autre part apparaît l’idée selon laquelle la durabilité, pour avoir un effet global, doit être étudiée à l’échelle locale. Une relocalisation du concept de durabilité met en effet en avant des enjeux qui n’étaient pas nécessairement visibles à l’échelle globale. Toute action effectuée à l’échelle locale – qu’elle soit bonne ou mauvaise – aura des conséquences sur l’échelle globale.

 

En somme, ce que l’Agenda 21 met en avant, c’est le besoin d’imbriquer les actions à différentes échelles. Il semble en effet nécessaire de joindre le local et le global : agir globalement suppose d’agir localement et inversement. Ni le local et ni le global ne sont viables sans l’autre.

 

Repenser ces deux échelles et les rôles que les citoyens doivent y jouer semble être un travail nécessaire qui, à terme, pourrait permettre l’avènement d’une société plus juste, plus démocratique et plus respectueuse de l’environnement.

 

La rédaction de LUEURS

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