Un électrochoc de l’urgence climatique ?

 

Le 23 août 2018, alors qu’il rend publique sa démission, Nicolas Hulot déclare : « Est-ce qu’on est prêt à remettre en cause nos modes de consommation, nos modes de production ? Est-ce qu’on est capable à une forme d’union nationale ? C’est l’avenir de nos gamins qui est en cause. Est-ce que vous croyez que l’Europe va pouvoir vivre en se tournant les pouces alors qu’on a infligé à l’Afrique un basculement climatique, que leurs terres deviennent complètement stériles ? ».

 

Où en est-on aujourd’hui ? Alors que rapport du GIEC souligne l’urgence mondiale d’agir pour le climat, s’ajoute ce mardi 16 octobre une étude de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) où la France est montrée dans tous les secteurs clés – énergie, transports, bâtiments, agriculture –, comme étant en retard sur ses objectifs climatiques. La société française va-t-elle enfin subir un électrochoc sur l’urgence climatique actuelle ?

 

Le rapport du GIEC, un dernier rappel de l’urgence climatique ?

 

Ce dernier rapport souligne l’extrême nécessité d’engager le monde dans des transformations « rapides » et « sans précédent » s’il veut limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, et nous rappelle la dangerosité des risques accrus au-delà de ce seuil. Cet article de La Relève et La Peste ressaisit les enjeux de ce rapport spécial, commandé lors de la conférence des Nations Unies de décembre 2015 en France (COP 21).

Plusieurs directives et axes sont mis en lumière : « Il faut que les émissions de gaz à effet de serre diminuent de 45 % pour limiter le réchauffement climatique à +1,5 °C en 2030, et que le monde soit neutre en carbone en 2050. A +1,5 °C ou à +2 °C, le monde ne sera pas le même. » ; « Par exemple, le niveau des mers va s’élever de 26 à 77 cm d’ici 2100 sur une trajectoire à +1,5°C. A +2°C, il s’élèvera de 10cm de plus, détruisant le milieu de vie de 10 millions de personnes supplémentaires. » ; « l’océan, c’est une respiration sur deux. Il produit 50% de l’oxygène et absorbe la moitié des émissions de carbone. » ; « 2 400 milliards de dollars d’investissements annuels seront nécessaires entre 2016 et 2035 pour la transformation des systèmes énergétiques, soit 2,5 % du PIB mondial. Un coût dérisoire par rapport au prix de l’inaction que nous devrons payer. »

 

Tentative d’union à l’assemblée nationale, coup de com’ ou prise de conscience collective ?

« Est-ce qu’on est capable à une forme d’union nationale ? »

En réponse à l’appel de Nicolas Hulot et à l’urgence climatique signalée par le rapport du GIEC, des députés de six groupes parlementaires ont décidé de s’unir, malgré les divergences d’opinions. Ils ont fait de leur objectif leur nom : « Accélérons la transition écologique et solidaire ! ». Cette initiative serait du jamais vu à l’Assemblée nationale en matière de politique environnementale : de la majorité comme de l’opposition, de droite comme de gauche, quelques députés ont décidé de créer un collectif afin d’œuvrer à une transition écologique et solidaire, dans le but d’« organiser à l’Assemblée un travail transpartisan ».

Les 15 premiers signataires réunissent des députés de 6 groupes différents, comme Guillaume Garrot (PS), Jean-Paul Dufreigne (PC), Mathieu Orphelin et Cédric Villani (LREM), Erwan Balanant (Modem), Eric Diard (LR), Sophie Auconie (UDI). Ils s’engagent donc face à « l’urgence absolue à agir pour le climat et accélérer les actions publiques ».

Lancé le 16 octobre, c’est près de 130 députés qui se sont engagés dans ce collectif informel « d’un genre nouveau », selon les termes de Matthieu Orphelin. Pour le moment, les groupes de la France Insoumise et « Libertés et territoires » n’ont pas encore rejoint ce collectif.

Si ce collectif fait naître l’espoir d’une union nationale pour le climat, on peut douter de l’efficacité de ce dernier pour engager des transformations « rapides » et « sans précédent » s’ils veulent limiter le réchauffement climatique à 1,5°C, comme le préconise le rapport du GIEC. En effet, la surutilisation dans les médias de l’isotopie du neuf et de l’innovation apportées par cette initiative rappelle dangereusement les promesses de campagne d’Emmanuel Macron pour renouveler la politique. Ce collectif qui se réunira deux fois par mois est à suivre de près, puisque ces députés se sont engagés à unir leurs analyses et leurs votes « sur des points clefs et des avancées décisives, y compris en déposant des amendements à l’identique et en soutenant des coalitions de projets novatrices », notamment sur le budget 2018, la mobilité durable, la biodiversité ou la lutte contre le gaspillage alimentaire.

 

La mobilisation citoyenne, une solution face aux enjeux climatiques ?

Le Tour Alternatiba a lancé il y a dix jours un appel vibrant pour « enclencher la métamorphose écologique et sociale de nos territoires. Pour rester sous la barre des 1,5 °C, la solution est claire : finis les petits pas, place à un changement immédiat et profond de système. » Ils sont soutenus par 19 youtubeurs qui appellent à la mobilisation générale pour le climat avec le site internet « ilestencoretemps.fr »  : « pour qu’en trois clics, n’importe qui de motivé puisse prendre les choses en main face à l’inaction climatique et trouve un moyen d’action qui aura de l’impact ». Ils ont aussi appelé à se mobiliser pour la marche du climat du samedi 13 octobre.

Sous le slogan « Il est encore temps », 80 mobilisations ont eu lieu dans toute la France, prolongeant la mobilisation de septembre ayant suivi la démission de Nicolas Hulot. Les manifestants ont été 14 500 à se mobiliser à Paris (comptage réalisé par le cabinet Occurrence), 10 000 à Lyon, 3 200 à Lille, 2 500 à Bordeaux et 1 850 à Strasbourg (selon la préfecture). La manifestation s’est faite en T-shirt sous un grand soleil, avec une température atteignant 28°C.

Mais alors qu’il y a un mois la première marche avait rassemblé 115 000 personnes en France (selon les organisateurs), celle-ci n’a pas réussi à mobiliser autant de monde malgré les conditions météorologiques idéales. Pourtant l’organisation de l’évènement par Alternatiba proposait une riche programmation, comme un « village des initiatives » place la République, avec les spécialistes Jean Jouzel et Valérie Masson-Delmotte, le chanteur Matthieu Chedid et Cyril Dion.

Si on peut justifier la maigre mobilisation à Paris par le fait que le Festival ATMOSPHÈRES se déroulait au même moment à Courbevoie, nous sommes encore loin d’une union nationale face à l’urgence climatique au niveau de la société civile. Cyril Dion propose une autre explication, dans un entretien avec Kaizen : « Mais s’il n’y a pas plus de monde pour l’instant, c’est sans doute parce que le changement climatique reste un sujet qui est très abstrait pour une bonne partie des gens. Dès que l’on touche aux acquis sociaux, comme ce fut le cas pour le CPE ou les retraites, la mobilisation est beaucoup plus forte parce que les gens se sentent directement concernés. Et pourtant, le changement climatique est une problématique universelle, qui va toucher tout le monde. En cela, ce peut être un peu démobilisant. »

Ce dernier pense qu’une réelle action gouvernementale face à l’urgence climatique n’est possible que par une mobilisation citoyenne de grande ampleur : « Je crois profondément que si on veut des responsables politiques capables de faire quelque chose, il faut qu’il y ait des millions de gens derrière eux. (…) Le job du lobby citoyen serait en effet de faire de la coordination et de la mobilisation. Il faudrait séquencer les objectifs et faire en sorte que tout le monde se concentre en même temps sur la même étape. »

Sans prise de conscience collective, l’humanité disparaitra-t-elle ?

Mais sans un électrochoc général, que se passera-t-il ? « L’humanité disparaitra, bon débarras », c’est la réponse et le titre du livre d’Yves Paccalet, en voici un extrait. « J’ai cru en l’homme. Je n’y crois plus. J’ai eu foi dans l’humanité : c’est fini. J’ai pensé, dit et écrit que mon espèce avait un avenir. J’ai tenté de m’en persuader. Je suis maintenant sûr du contraire : l’humanité n’a nul destin. Ni lendemain qui chante, ni surlendemain qui fredonne. No futur : elle est comme une droguée – avide et déjantée, esclave des biens matériels, en souffrance de consommation, asservie à ce qu’elle imagine être la « croissance » ou le « progrès », et qui sera sa perte. J’ai vu les résolutions de la conférence de Stockholm s’engloutir dans les pollutions, les saccages et les profits boursiers qui s’ensuivent. Le protocole de Kyoto, élaboré en 1997, s’asphyxie dans l’égoïsme forcené des riches – tout comme la planète étouffe dans les excès de gaz carbonique, d’ammoniac et de méthane. J’en ai marre de la perpétuelle dictature des intérêts individuels, familiaux, corporatistes, religieux, communautaires ou nationaux ; du je-m’en-foutisme et de l’hypocrisie ; de la bassesse ordinaire ; de l’égoïsme général. Nous fonçons vers le précipice en nous réjouissant de notre vitesse prodigieuse, que nous nommons « croissance » … Chaque métaphore est éculée, mais pertinente. » Selon une étude d’Oxfam, les 10% d’individus les plus riches du monde sont responsables de près de la moitié des émissions de CO2 lié à leur mode de consommation. Si nous devons chacun à notre échelle agir au quotidien, c’est aussi vers eux que nous devons nous tourner pour résoudre cette urgence écologique.

 

Thibault Vermeulen

 

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